Otto de Bouchra Ouizguen. Otto de Bouchra Ouizguen. © Photo : Margot Valeur.

Tohu-bohu

Bouchra Ouizguen

 

Depuis Madame Plaza en 2009, Bouchra Ouizguen a trouvé ses collaboratrices : une équipe de femmes qui déploient une énergie puissante et impétueuse sur le plateau. Avec Ottof, elles déclenchent en choeur un tourbillon qui envoie valser clichés et attentes. 

Par Marie Pons publié le 8 juin 2016

Elles sont quatre, silhouettes empaquetées et serrées assises au premier rang. Lentement, un monolithe de grès rouge se détache pour traverser le plateau. Sous une lumière de lune froide un visage en émerge, celui d’une femme, arabe, âgée. Dans une ambiance cinéma expressionniste étrillée de violons stridents cette femme, yeux écarquillés, joue à devenir spectre, épouvantail, mime l’effroi et la surprise. Soudain un geste se détache, clair et précis :  pointer du doigt. L’autre, l’étrange ou l’étranger(e). Les autres corps emmaillotés la rejoignent un à un, et bientôt les quatre oiseaux de malheur évoluent dans un temps qui s’étire comme une pâte élastique au son du crissement métallique des instruments. Ce sont celles que l’on croise dans la rue et dont on ignore la vie et l’histoire. Des figures qui passent, celles qui sont pointées du doigt ici trop souvent parce que voilées, parce qu’étrangères, parce que venues d’ailleurs. Et pointées du doigt là-bas, au Maroc, dans leur propre pays parce que leur statut de chikhates, ces chanteuses et danseuses qui se produisent dans les mariages ou les cabarets, les place à la marge.

Bouchra Ouizguen déroute en tendant ce début comme un arc qui met les nerfs et la patience à l’épreuve pour mieux orchestrer un court-circuit fulgurant : une salve de cris libérateurs monte des tripes en chœur, comme si à travers ces bouches là d’autres femmes criaient aussi. Un cri commun qui s’impose comme une affirmation : elles sont ici pour prendre la parole et prendre possession pleine et entière de leurs corps. Les corps enveloppés du début se révèlent corps de femmes, gras, sensuels, corps amoureux, corps sexuels et pourvus d’un sens de l’humour ravageur. Elles n’ont pas froid aux yeux, elles se marrent franchement et c’est contagieux. Tuer l’exotisme et les clichés qu’il charrie, amorcer une piste pour mieux la déjouer, parler de ces femmes et de leurs désirs avec un regard plein de malice c’est ce que creuse Ottof dans son sillage. 

Cela fait huit ans maintenant que Bouchra Ouizguen travaille avec Kabboura Aït Ben Hmad, Fatéma El Hanna, Halima Sahmoud et Fatna Ibn El Khatyb qui sont au cœur de sa compagnie établie au Maroc. Les interprètes s’emparent du plateau nu et d’un noir aride pour l’emplir pleinement de leurs présences, de leurs vêtements lancés en l’air, leurs chevelures tournoyantes, leurs paroles déversées comme un torrent, leurs courses folles qui s’épuisent à tourner en rond, leurs chants et leurs danses. Dans Ottof il est question de faire circuler l’air, d’ouvrir des portes, de passer dessus, dessous, de faire vibrer l’espace, des coulisses aux gradins. Du vent ! Les mots roulent avec fracas, Fatéma El Hanna parle face public en pleine lumière, le rouge aux joues et débit mitraillette, Halima s’exprime en courant et en envoyant valser son costume. Des paroles dont on est tenus volontairement à distance si l’on ne parle pas arabe « cette langue qui fait peur aujourd’hui » dit Bouchra Ouizguen, puisque tous les mots sont débités brut et sans surtitre. Le texte râpe et accroche, et si l’on n’en comprend pas le sens on s’attache à la bouche qui le prononce, on s’y arrime par la force de l’interprétation.

La pièce se construit comme un tremblement de terre dont elles maîtrisent le rythme et les secousses, au cours duquel les apparences éclatent pour mieux faire vibrer des couches complexes. Il y a les leggings rose fuchsia et à motifs panthère sous les vêtements traditionnels, il y a les casquettes qui viennent se visser sur la tête alors que la voix de Nina Simone accompagne l’agitation. Secouer, c’est le projet, le trajet d’Ottof. Secouer les seins, les fesses et le ventre, secouer sa propre féminité face à ses pairs, face au public. Secouer dans l’allégresse et sans se prendre au sérieux. Bouchra Ouizguen surprend à chaque tournant en construisant un espace partagé par et pour ces femmes, rendu vivant par leurs circulations frénétiques. Et c’est une respiration joyeuse et salutaire. 


 

Ottof de Bouchra Ouizguen, le 10 juin à la Maison Folie Wazemmes de Lille dans le cadre du festival Latitudes contemporaines.