Times Takes The Time Time Takes, de Guy Nader et Maria Campos Times Takes The Time Time Takes, de Guy Nader et Maria Campos © p. Alfred Mauve.
Critiques Danse festival

Tempus Fugit

(1/2) En direct de Bruxelles, retours sur une poignée de propositions marquantes du festival des Brigittines thématisé « La grâce et le désastre ».

Par Anne Yven publié le 16 sept. 2016

Soustraction aux lois de l'attraction, aux poids qui plombent, aux contraintes qui inondent, naturelles ou imposées. Croire, chercher, remettre en question et exposer des voies alternatives, c'est ce que propose le Festival international des Brigittines, festival de danse mais aussi invitation à une réflexion globale. La moitié des spectacles ont lieu dans la chapelle du même nom située au coeur de Bruxelles, à deux pas du quartier historique des Marolles. Au fil des siècles, l'édifice a été couvent, hôpital militaire, entrepôt et abrita même des abattoirs et une boucherie. Aujourd'hui, on y trouve des formes scéniques d'expression contemporaine. Cette année, on y a senti une quête d'absolu à travers la performance physique. Il y a eu aussi, au-delà du thème annoncé, « La grâce et le désastre » un autre couple thématique qui a pris vie, en creux : le temps et la transgression.

Celle du temps d'abord, au cours de la première semaine. Le temps saturé jusqu'à l'overdose de mots et de codes, dans Everything Is Ok, solo de Marco D'Agostin déjà évoqué ici, sur Mouvement.net. Le temps passé, qu'on ne rattrape pas, mais qui, chargé d'oeuvres éternelles, dialogue avec la création contemporaine. C'est à cette Histoire que semblent s'être référés les chrorégraphes Christian et François Ben Aïm pour la courte pièce La valse en trois temps, interprétée par Aurélie Berland sur un montage percutant de grands thèmes de la musique classique. Humour et prise de distance. D'entrée de jeu, la danseuse gonfle les joues, souffle, comme si l'entreprise était risible. Que n'a-t-on pas encore dit, dansé, sur ces classiques du répertoire du ballet ? Les bras sont ballants, déjà blasés, les mouvements initiés sont retenus, au bout des membres les doigts ne se tendent pas, le corps plie… mais ne rompt pas. Car la volonté de création est plus forte. Elle fait jaillir l'énérgie. Sous la lumière, ne reste que la pulsation de la musique. C'est elle qui happe le spectateur. La force rythmique des plus grands thèmes de Vivaldi, Tchaïkovski, Mozart, montre le corps comme une matière organique oscillant à la merci des éléments. Le geste chrorégraphié a à peine le temps de se lire que déjà la musique en commande un autre. On ne sait si la pensée du geste anticipe la musique ou l'inverse.

« Quelque fois, il arrive qu'[une œuvre] échappe à son créateur, pour atteindre une apesenteur où plus personne ne semble à la manœuvre. » Cette sensation grisante, évoquée par Patrick Bonté a été transmise ici avec sens de l'épure et modestie par deux frères chorégraphes jusqu'ici associés à des performances théâtrales et acrobatiques d'une autre ampleur (L'ogresse des archives et son chien ; Carcasses, un œil pour deux). Un très bon premier point d'étape.

Le temps que l'on veut maitriser mais qui a toujours raison de nous. Le couple de chrorégraphes Guy Nader et Maria Campos en a fait sa matière, base d'un travail sur ce qui nous régule et qui doit être pris en mains. Dans Times Takes The Time Time Takes, trois couples habitent une mécanique horlogère. Par la répétition des déplacements, des torsions, des mouvements de balanciers, les corps se touchent, les énergies s'opposent et expulsent finalement ce sur quoi le temps n'aura pas prise, la beauté. Accéder à la grâce apparaît alors comme le moyen d'échaper à l'inéluctable. Les pas de deux explorent toutes les combinaisons, équilibres ou rapport de forces physiques. La difficulté va d'ailleurs crescendo sur une une heure sans temps mort, qui met l'endurance à l'épreuve. Chaque porté (« une architecture animée », selon André Levinson) est sublimé sous les voûtes de cette chapelle centenaire. Il teste la vigilence du danseur et du spectateur. Un seul relâchement et le danger survient. Notre fragilité nous revient, le désastre point, le mouvement chorégraphié répété à l'infini, n'est pas ici but esthétique, il est le moyen d'exprimer l'abnégation, de repousser la fatalité. Ici on danse comme on se jette dans le moment présent, conscient qu'un geste effectué apparatient déjà au passé. Le public, debout à l'issue de la répresentation, a semblé vouloir soutenir l'entreprise.

 

Le festival des Brigittines a eu lieu du 19 aout au 3 septembre à Bruxelles.