© Jean Couturier
Critiques Danse Opéra

Tatiana la joue solo

INITIO [Live] de Tatiana Julien est un opéra. C’est un fait. En quoi est-il « chorégraphique » ? C’est ce dont nous allons parler.

Par Nicolas Villodre

Suffit-il qu’une chorégraphe, Tatiana Julien, en l’occurrence, fasse bouger les figurines sur l’échiquier sans cases qu’est le monochrome blanc du plateau de Gémier, de tenter d’en équilibrer les forces, d’obtenir qu’elles s’éliminent d’elles-mêmes en sortant du jeu, pour qu’on puisse parler d’écriture de danse ? Il faut croire que oui. L’opéra, depuis au moins Wagner, étant œuvre d’art totale, le qualifier de « chorégraphique » n’est-il pas redondant, voire pléonastique ? D’autre part, suffit-il qu’un compositeur, Pedro Garcia-Velasquez, en ce qui nous concerne, soit vivant, et trentenaire, comme le Christ, pour qu’il mérite d’être dit « contemporain » ?

Ces questions peuvent se poser en première mi-temps, avant la pause du changement ou du passage à l’acte à proprement parler. Tant que les excellentissimes membres de l’orchestre de chambre Le Balcon[1] restent nichés dans le réduit troglodytique creusé à même le mur du fond de scène et que la cantatrice Léa Trommenschlager émet du balcon, soutenue d’un chanteur en civil pieds nus[2] placé parmi les pions au rez-de-chaussée, ainsi qu’un nombre inestimable de choristes de l’ensemble Calligrammes venus en tenue de gala.

Tout ce monde fait ce qu’il peut pour garder captif (sinon captivé) le public de première, sans parvenir cependant à empêcher quelque fuite par la sortie de secours. Il faut dire que la « proposition » (pour ne pas dire « composition ») musicale date, selon nous, un chouïa. On lui donnerait bien cent ans, la partoche étant dodécaphonique d’esprit, le Sprechgesang en moins. Quiconque a vu les restitutions d’œuvres de Laban produites par Elisabeth Schwartz et Christine Caradec est en droit d’exiger un tant soit peu chorégraphique. Or c’est de ce minimum syndical que le premier acte nous sèvre. Heureusement, les choses changent lorsque condescendent de leur piédestal les musiciens (excepté le joueur de synthé et de boîte à rythmes), qu’ils se mêlent à la foule et animent le bal. Ils se rendent utiles en surmotivant les collègues désarmés que sont les danseurs[3], et aussi graciles lorsqu’ils jouent des percussions en frappant au passage les panneaux métalliques servant de décor répartis dans l’espace par Myrtille Debièvre.

Le DJ entre également en action, et contamine la B.O., donnant le la techno, rafraîchissant la compo en ajoutant une ligne « lounge » à l’orchestration. L’anecdotique, le casuel et le contingent submergent alors tout de l’abstrait, de l’indéterminé et du polysémique d’un récit somme toute œcuménique. Nous sont d’ailleurs projetés au finale les lyrics du livret d’Alexandre Salcède, dans une belle typographie signée du vidéaste Gaëtan Besnard. Et, surtout, nous avons enfin droit, peu de temps auparavant, au morceau de bravoure de la soirée : une magnifique variation de la danseuse et, pour le coup, chorégraphe, Tatiana Julien herself. Sa danse solitaire est d’une fluidité et d’une limpidité remarquable. C’est sans doute peu en termes de durée – une dizaine de minutes environ. Mais cela mérite le déplacement.

 

INITIO [Live], de Tatiana Julien et Pedro Garcia-Velasquez a été présenté au Théâtre national de Chaillot du 29 novembre au 2 décembre. 

Crédit photo : Jean Couturier

 

 

 

 

 

[1] Côté jardin, les cuivres : Ghislain Roffat et Juliette Herbet, à cour, les cordes : Héloïse Dély, Valentin Broucke et Askar Ishangaliyev, et à l’arrière : Axel Rigaud, debout, près du chef Maxime Pascal.

[2] Rodrigo Ferreira

[3] Benjamin Forgues, Christine Gérard, Brigitte Asselineau et Yoann Hourcade.