<i>Le syndrome Ian</i> de Christian Rizzo Le syndrome Ian de Christian Rizzo © D.R.

Syndrome Ian

Christian Rizzo creuse la ligne sombre des contrastes électroniques

Par Gérard Mayen publié le 23 déc. 2016

 

 

Christian Rizzo n'a pas choisi une position limpide ni évidente, pour penser Le syndrome Ian, sa nouvelle pièce créée dans sa ville d'implantation récente, à l'invitation du festival Montpellier danse. Dans son titre, Ian renvoie à la figure de Ian Curtis, le mythique chanteur de Joy Division. En termes factuels, cette mention agite les souvenirs du chorégraphe, tout jeune lorsqu'il mettait les pieds pour la première fois en discothèque. 

Alors en 1979, se produisait la rencontre improbable entre, côté boîtes, le son disco hédoniste, qui faisait chalouper les corps sur les dance-floors, et côté rues l'électricité torturée issue du punk. Ian Curtis disparaissait incroyablement jeune. En 2016, Rizzo est jeune cinquantenaire. Entre-temps, il a vécu les riches heures d'un noctambulisme festif, embrasé par l'électronique. 

Et c'est bien ce son post-techno, d'extraction autrement plus récente que celui de Joy Division, qui amène un grand souffle dans Le syndrome Ian. Ce déplacement temporel brouille toute intention de rabattre la pièce à une simple évocation, encore moins reconstitution, des nuits en discothèques. C'est plus large et plus flottant. Reste qu'à travers la référence à Ian Curtis, ce voyage chorégraphique est originellement marqué par un baiser de la mort punk.

Somptueusement travaillé par les musiciens Pénélope Michel et Nicolas Devos, le son électronique pourrait suggérer la montée progressive dans l'intensification des beats, des tempi, des volumes, et déboucher, comme attendu, dans la transe. Il n'en est rien. Le syndrome Ian se cherche plus du côté de la gravité. Certains spectateurs n'y retrouveront pas l'éclat compositionnel enlevé, d'une précédente pièce très musicale de Christian Rizzo, D'après une histoire vraie.

Mais d'autres se laisseront emporter dans les remous profonds que provoque le chorégraphe. Son ressenti est aigu, très sincère, de ce que la vie, la nuit, aura charrié d'ivresses, de jubilations, mais encore de sombres prémonitions et cheminements au bord de gouffres. Cela s'éprouve aussi dans les contrariétés des ressacs, des descentes. Ces remous tiennent à la façon qu'a la pièce d'endiguer l'énergie dansante comme en retrait de la poussée tumultueuse que pourrait suggérer sa musique. 

Le corps y va un ton en-dessous du son. C'est un parti d'écriture. Cette tension de la retenue engage les dix danseur.ses habillé.e.s de façon neutre et uniforme, dans le mouvant de masses sourdes, peu distinct, que n'émaille que très fugitivement la tentation de textures d'unisson. Le geste dansé court en lianes autour de la forte induction musicale, attiré mais détaché. 

Syndrome Ian de Christian Rizzo. Photo : Marc Coudrais. 

 

Dans la lecture d'une mémoire techno, la danse est celle d'une intériorité vertigineuse, méditative. Cela irise, par reflets distancés, un rapport au son qui n'est pas que jubilatoire. Ramassés, feintés, parfois nonchalants jusqu'à la grâce, les mouvements malaxent une pâte corporelle toujours très plasticienne. Tout l'ensemble s'expose en tableaux coulissant les uns sur les autres, plans à plans depuis les profondeurs, et par creusement du volume général. 

Le choix de faire vibrer cela dans l'ambitieuse cage de scène du vieil Opéra-Comédie est très juste, à cet égard. Les lumières de Caty Olive y disposent des trames alvéolées. Le syndrome Ian laissera le goût final d'une noirceur sublime, transpercée d'un cri de soi venu de la nuit, agitée d'échos de révoltes. Vers sa fin, tout y bascule dans une énigmatique et passagère métamorphose en ballet de spectres hirsutes, comme issus de rituels festifs archaïques. Christian Rizzo avait clairement énoncé son intention : « Tenter, quoiqu'il arrive, de danser sur les ruines d'une nuit à jamais dissipée. »

 

Le syndrome Ian de Christian Rizzo, les 27 et 28 janvier à l'Opéra de Lille.