Pamina de Coulon, ébauche de Fire of Emotions: The Abyss. Pamina de Coulon, ébauche de Fire of Emotions: The Abyss. © Photo : Florent Naurois.
Critiques Performance

Sucre et béton brut

Plongée dans l’art de la parole avec énergie et irrévérence, juste au bord de l’eau, à l’occasion du festival Mon inouïe symphonie de Dunkerque.

Par Marie Pons publié le 4 août 2016

Navires marchands géants au repos ou en transit, vent qui fouette le visage, mer bleue et béton. Ambiance lorsqu’on arrive sur le grand port industriel de Dunkerque, cœur historique du dynamisme économique de la ville. Ici, il n’y a pas que le célébrissime carnaval qui emplit les rues de bandes de joyeux drilles de janvier à mars, mais une identité maritime bien ancrée dans le paysage. Le port fait l’objet d’un lifting par l’art contemporain depuis que la ville a été capitale régionale de la culture en 2013. Initiatives et actions artistiques poussent près de la jetée : le Frac a pris ses quartiers au bord de l’eau, le Laac et son jardin de sculptures se trouvent à quelques pas, la Halle aux sucres est un lieu de rencontres et d’échanges autour de la culture urbaine où le collectif lillois Saprophytes a construit deux dômes-serres sous lesquels poussent bananiers et plants de betteraves sucrières. 

Une fois par an, les anciens quartiers généraux de la douane portuaire s’animent avec Mon inouïe symphonie, festival organisé par Fructôse, un lieu d’accueil en résidence à l’année pour de très jeunes projets et constitue un centre de ressources en logistique et conseils aux artistes. Avec son penchant manifeste à l’expérimentation, aux travaux en cours, aux essais, le festival est une précieuse occasion, alors que les occasions sont assez rares, de montrer des travaux à l’état d’ébauches. Gouaille, performance parlée et racontée si possible avec un bonne pointe d’humour belge, le week-end se déroule entre concerts et performances, des chansons délicates de Fantôme à la poésie expérimentale d’Antoine Boute au rock tchèque de Uz Jsme Doma.

 

Le bleu de la distance et le prix du Pif

Le cœur de la soirée commence avec l’inclassable poète expérimental et pornolettriste belge Antoine Boute, qui lit les 10 épisodes de son Feuilleton biohardcore debout au micro. Il y narre les aventures d’une famille en vacances en vélo en Suède à qui il arrive moult péripéties puisque « la révolution biohardcore est en marche. » Autour d’un lac se croisent différents personnages, dont un suicidaire arnarcho-autonome, un élan femelle, la gérante d’une entreprise d’assistance éco-sexuelle et une troupe d’enfants sauvages partis de Grèce pour mener cette révolution « sauvage et végétale » à travers l’Europe. L’humour et le talent de conteur d’Antoine Boute portent bien ce voyage qui parle d’un monde au fond pas tout à fait absurde mais bien contemporain, où une frange de la jeunesse révolutionnaire en marche entame une transition par la force pour changer la face des choses…

 

Puis c’est l’auteur-metteur en scène Vincent Thomasset qui nous embarque Auuuu pas avec Anne Stefens à ses côtés, pour une lecture à deux voix. La partition est menée sur un rythme, découpé. Le texte est un collage de bribes où il est question d’équitation et de digressions, plus ou moins articulées autour du thème de la reprise. Un sentiment assez étrange se dégage de l’ensemble, qui ne s’inscrit pas comme la proposition la plus remarquable de la part de celui qui a cartonné par ailleurs avec la mise en scène des Lettres de non-motivation.

Place ensuite à Pamina de Coulon qui carbure à 20 000 lorsqu’elle dévoile le cours exponentiel de sa pensée fleuve et rhizomique. Cette artiste Suisse vit à Bruxelles depuis quelques années, où elle crée des essais parlés, performances solo. Ici, elle expose les premiers éléments de sa création en cours, à voir en 2017, Fire of Emotions: The Abyss. Elle y narre avec fluidité les circonvolutions de son odyssée à travers le thème des océans. Elle en explore les profondeurs et énumère toutes les associations d’idées qui l’ont menées à se poser et nous poser, une ribambelle de questions. Le cerveau et la conscience travaillent dur, comme suivant des liens hypertextes qui s’ouvriraient l’un après l’autre, dessinant des poches d’imaginaires multiples, à l’image de la carte mentale que Pamina de Coulon nous distribue en cours de route pour mieux nous donner à voir le dessin de sa pensée. Il y est question de l’île de Lampedusa, de la mer comme cimetière, du pouvoir régénérant de l’eau, de l’importance de la mer dans la Grèce antique ou de l’océan comme concept primitif, en vrac. Du factuel au fantasme, du concret au métaphorique l’artiste nous embarque dans un flot de paroles au débit rapide et au contenu dense, si bien que l’on navigue parmi ces introspections avec une écoute agréablement flottante, encouragés par ses injonctions à « quitter la grand route et s’égarer » pour rejoindre « le bleu de la distance ». Le projet Fire of Emotions, composé d’un premier volet appelé Genesis, prend racine dans cette poétique formée d’une liberté de parole et de ton dans laquelle il est très stimulant d’être emportés.

Comment donne-t-on des prix aux choses dans un système marchand ? Et surtout qui les fixe et en faveur de qui ? aalliicceessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii posent les bonnes questions avec Le prix du pif à partir d’une simple observation : les volumes de la collection Que sais-je ? sont tous vendus au même prix quel que soit le sujet abordé. La neige, les parcs de loisirs ou les noms des fleurs ont la même valeur au royaume des formats de poche didactiques. Le duo partage ses interrogations sous la forme d’une conférence qui éclaire la naissance de la spéculation. On passe pour cela par l’explicitation de la stratégie économique du fondateur des PUF et de la collection Que sais-je, par l’épisode de la tulipomanie dans les Pays-Bas au XVIIe siècle, où le prix du bulbe flambe et ouvre le pas à un capitalisme effréné que l’on a appris à connaître depuis, et par son pendant moderne, la bourse des fleurs d’Alsmer et son système de vente et de circulation des fleurs fraîches dans le monde. C’est drôle et pince-sans-rire. Actuellement en négociation avec la bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou qui souhaite acquérir une de leur pochette pif (qui contient un Que sais-je ?, un bulbe de tulipe et un gadget) les deux artistes se questionnent sur ce qui sera le juste prix de l’œuvre ? Elle rendent pour cela les négociations et les échanges avec l’équipe de la bibliothèque ouvertes et publiques, Negopif à suivre en ligne.

Projet « effervescent » qui a commencé comme un squat et qui pousse avec une belle vitalité, Fructose termine cette édition sous le soleil exactement, les derniers rayons viennent caresser la tôle des vieux hangars, voués à disparaître en ce début du mois d’août. « On va bientôt devoir partir, on l’a appris il y a quelques jours à peine, parce que la municipalité souhaite construire une patinoire à l’endroit où l’on se trouve actuellement » explique Fabien Marques, président de l’association. Un coup dur abordé pour l’instant sous un angle optimiste : « On conserve nos ateliers d’artistes heureusement, nos bureaux vont bouger temporairement dans des préfabriqués, et pour le reste, on va bien voir ! Ce qui est sûr c’est qu’on sera là d’une façon ou d’une autre l’année prochaine » assure-t-il sourire aux lèvres. Dans une ville bombardée et détruite quatre ou cinq fois au cours de son histoire, l’esprit de résistance, de débrouille et de faire avec ce qui est là est un leitmotiv. Et Pamina de Coulon a raison, on peut sans doute compter sur la mer pour conférer au projet l’énergie pour aller de l’avant. 

 

Mon inouïe symphonie a eu lieu du 1er au 3 juillet à Dunkerque.