Rosa Barba, <i>De la source au poème</i>, extrait Rosa Barba, De la source au poème, extrait © p. de l'artiste
Critiques arts visuels

Spectacle pour personne

Sous la nef du CAPC de Bordeaux, l'artiste Rosa Barba projette son dernier film en 35 mm : De la source au poème. Un troublant dispositif sonore et lumineux qui invite le visiteur à faire l'expérience de la mémoire et de l'oubli.

Par Gabriel Gauthier publié le 16 janv. 2017

Plongée dans l'obscurité, la nef du CAPC a l'air d'un vaisseau spatial désert. Les rares flashs de lumières proviennent de projecteurs dispersés qui tournent dans le vide. Ils s'allument et s'éteignent au rythme d'une batterie démente, envoyant leur lumière contre quelques écrans qui reposent négligemment sur les colonnes : Effet stroboscopique quand la cadence s'accélère ou faibles faisceaux pendant les accalmies, cela à l'aide d'un système de capteurs acoustiques qui transforment les sons ambiants en signaux électriques. Les pas des visiteurs se changent en une démarche inquiète. Ici on ne se promène pas. Comme embarqué, on scrute l'espace pour trouver la raison de ce qui semble autant nous presser, on se sent cerné malgré l’étendue.

Car si la nef redevient silencieuse le temps du film projeté sur un écran géant, une boucle sonore sans fin, diffusée par intermittence, captive l’attention. Cette boucle, c'est un solo du batteur new-yorkais Chad Taylor enregistré le soir du vernissage bordelais. Sur un écran plus petit est projeté un compte à rebours de cinéma. Les chiffres descendent invariablement jusqu'à zéro. Pour annoncer le début de quelle histoire ?

L’italienne Rosa Barba a tourné De la source au poème en parcourant les routes des États-Unis. Principalement des images de grands espaces, vides d'humains. Champs de panneaux solaires, déserts de pylônes ou étendues de satellites de télécommunications se substituent à des plans de longs couloirs aux portes fermées, à des images de chambres de stockages de bobines de films ou encore de plans de la Library of Congress à Washington... Un panorama des lieux de conservation de l'information qui rappelle que notre patrimoine immatériel prend lui aussi de la place. 

Les endroits que Rosa Barba collectionne constituent le cerveau du monde occidental, une partie de la pensée humaine – nos tentatives de produire du sens, des émotions et du savoir – concentrée et archivée sous forme de livres, de bandes magnétiques... Autant de surfaces où s'imprime notre passé, conservé à l'abri. L’artiste construit des images d'architectures hantées par ces présences invisibles. Nous sommes nos propres fantômes, bientôt absents, comme la pellicule en étoile que l'on regarde se vider, laissée visible derrière l'écran.  

Cette géographie de la mémoire collective laisse au spectateur un sentiment d'angoisse mêlé de fascination. On se surprend à faire l'inventaire de sa propre histoire, à sonder ses souvenirs. L'exposition fonctionne comme un miroir. Qu'a-t-on gardé de ce que garde l'humanité ? Qu'a-t-on de plus ou de moins qu'elle, dans ce qui se perdra avec nous ? Ce reflet, c'est le cinéma, « sculpture sociale » dont nous sommes les acteurs solitaires dans ce plateau sans issue. 

De ce film, on garde en tête la magnifique image du disque de cuivre qui contient les données-clés de notre humanité et que transportent les sondes Voyager lancées il y a tout juste 40 ans. Récemment sorties de notre système solaire, elles rencontreront une étoile pour la première fois dans 40 000 ans. Spectacle pour personne, appel errant dans l'infini, source sans aucune cible. C'est peut-être ainsi que le titre de l'installation De la source au poème se pense. Entre la source et la cible se situerait le poème. Il ne montre ni ne traduit rien, sauf des incertitudes, juste une course qui ne rencontre quasiment personne puis s'égare. À l'image de nos souvenirs, flous ou bien en voie de disparition, mais plus vivants et mobiles que toutes les réserves de data. 

 

> Rosa Barba, De la source au poème, jusqu'au 25 mars au CAPC, Bordeaux