Illustration Camping. Illustration Camping. © Echoson.

Sortie de classe

Fin juin au Centre national de la danse, les étudiants d’écoles internationales, les professionnels, les amateurs, et les publics se croisent pour expérimenter workshops, conférences, et spectacles. Terrain de jeu sans emplacement numéroté, l’événement Camping annonçait déjà le début des vacances.

Par Léa Poiré publié le 19 juil. 2016

Assis sur le sol de la médiathèque du CND on écoute attentifs ou avachis les mots de Deleuze dans la bouche de Robert Cantarella. Oreillette en place, le comédien metteur en scène fait le Gilles réactivant un cycle de conférences donné par le philosophe en 1981-1982 à l’Université Paris 8. Ces mots là, Gilles Deleuze ne voulait pas les voir couchés sur du papier car pour lui le cours est un savoir en soi qui ne se transmet pas par écrit. C’est donc avec une chorégraphie de gestes et de paroles que nous suivons au travers du corps de Robert Cantarella les volutes de pensée invoquant les grands auteurs, tordant les citations et faisant des nœuds dans nos cerveaux.

Comme des auditeurs libres, on prend la conférence en plein vol, aujourd’hui au programme « la rupture de Foucault avec la phénoménologie ». Sortez vos stylos et prenez des notes, plus vraie que nature la performance vous ramène sur les bancs de l’Université : « Vous fermerez la porte s’il vous plait. »

Photo : Marc Dommage. 

 

Interprète couteau-suisse

Les applaudissements sonnent la sortie des classes et chacun se disperse pour vaquer à ses occupations, flânant dans la librairie itinérante, des danseurs eux s’inscrivent pour les cours du lendemain matin, d’autres discutent sur le parvis et les spectateurs du spectacle du soir s’orientent vers le grand studio.

Le pied jaloux. Beauty ! Excitement ! Striking arrangements ! Somptuous Lonelywood ! nous attend. Avec un titre pareil, Sophie Perez, son collaborateur Xavier Boussiron et leur acolyte Sophie Lenoir, seule en scène, nous ont réservé un show du tonnerre. La comédienne, danseuse, chanteuse de cabaret, enchaîne les scénettes et numéros sous les commentaires pète-sec mais attendris des deux auteurs présents côté jardin. Sur scène, les personnages de l’interprète couteau-suisse s’enchaînent et une diva laisse place à une espagnole vampirique. « Missy Elliott » aux chaussures de clown et sweat léopard extra large est sans conteste la personnalité la plus déchainée de son répertoire.

Grillant quelques cigarettes, les deux auteurs attablés continuent le coaching avec désinvolture, subtil mélange d’humour et de manipulation. Le pied jaloux, est une bête de foire qui dérange autant qu’amuse par la maîtrise de la désobligeance.

 

Bivouac traditionnel

Camping est mobile et plante ses tentes un peu partout dans la capitale. À la Cité internationale et au Théâtre de Vanves on découvre un peu par hasard les projets étudiants du Marathon des écoles, l’occasion pour une quinzaine d’écoles de présenter leurs identités.

Au Théâtre national de la danse alias Chaillot, alors que les projecteurs sont braqués sur la dernière création de José Montalvo, c’est dans le confinement que Camping s’implante dans la salle Maurice Béjart pour présenter la Creature de Gabor Varga et József Trefeli. Deux personnages encagoulés, éperons musicaux à la cheville, se pointent sur le plateau pour y déposer des reliques folkloriques : bâtons, coiffes, sacs, capes et fouets. Rythme dans les talons et claquement de cuisses, les interprètes déplacent leurs corps et les accessoires pour former des paysages et géométriques. Un fouet menaçant à la main, au centre de l’espace encadré par les spectateurs, l’un d’eux se met à tourner. Le danger est palpable, et le fouet claque, sans prévenir. Frissons garantis. Les deux chorégraphes d’origine Hongroise revisitent le vocabulaire traditionnel de leur pays pour nous perdre dans un folklore fantasmé difficile à localiser, les indiens se mélangent avec les aborigènes d’Australie et les rituels latino-américains, à moins qu’il ne s’agisse d’une appropriation de danses chamaniques ? Ceci importe peu, la métamorphose de cette Creature a déjà opéré.

 

Photo : Grégory Batardon. 

D’un autre coup de talon, la mutation traditionnelle continue avec le chorégraphe Colin Dunne et l’artiste sonore eRikm. Leur projet spécial Camping ? Réinventer la danse traditionnelle Irlandaise en déstructurant ses rythmes, ses gestes et son histoire. « Je ne sais pas comment l’appeler, mais ce ne sont pas des claquettes Irlandaises » nous annonce t-il alors même qu’on se disait justement que cette danse y ressemblait beaucoup. Figure phare de Riverdanse, spectacle de danse Irlandaise, et champion du monde de la discipline à neuf ans, Colin Dunne sais de quoi il parle. Ses chaussures – qu’on ne nommera pas claquettes – sont sonorisées, produisant grincements, scratch, et taps que eRikm s’emploie à remixer avec des variations Irlandaises traditionnelles et nappes électroniques. Le sautillant Colin Dunne semble glisser dans l’espace avec un profond relâchement de ses membres, le temps pour nous d’être téléporté dans les tonalités verdoyantes des paysages mystiques Irlandais.

À Camping on se laisse porter par les propositions en savourant le début de l’été. « Je vous souhaite de bonnes vacances » concluait Gilles Deleuze avec la voix de Robert Cantarella.

 

 

Camping a eu lieu du 20 au juin au 1er juillet à Pantin, Paris, Vanves et Lyon.

 

Biopigs de Sophie Perez et Xavier Boussiron du 11 au 23 avril 2017 au Théâtre du Rond-point, Paris

Notre Faust Saison 1 de Stéphane Bouquet, Robert Cantarella, Nicolas Doutey, Liliane Giraudon, Noëlle Renaude, du 24 septembre au 25 octobre au Théâtre ouvert, Paris

Creature de Gabor Varga et József Trefeli les 10 et 11 Septembre au Young ID Festival Zug, Suisse.

Jinx 103 de Gabor Varga et József Trefeli le 24 Septembre au Théàtre Brétigny.