<i>Douglas</i> de Robbie Synge, Douglas de Robbie Synge, © Sara Teresa.

Solos cosmopolites

C’est à Pilsen (République tchèque) que la plateforme chorégraphique Spring Forward, organisée par le réseau Aerowaves s’est invitée pour sa 6e édition, après Zürich (2013), Umeå (Suède, 2014) et Barcelone (2015). Rituel à la programmation rafraichissante et dominée par la forme du solo, dans cette capitale de la bière blonde et légère, prenons le pouls de la scène chorégraphique européenne.

Par Léa Poiré publié le 26 mai 2016

Entre le mouvement dessiné de la Suisse Yasmine Hugonnet, l’excursion ensoleillée dans laquelle nous plonge Marco d’Agostin, le décalage de Jasna Vinovrski, l’humour renversant de l’espagnol Pere Faura ou encore les mouvements brisés du britannique Robbie Synge, ces chorégraphes-interprètes inondent la scène par leur présence d’une honnêteté souvent inéluctable.

 

Voyages sous contrôle

Chemise colorée ornée d’oiseaux et fleurs tropicales, pantalon pastel, l’italien Marco d’Agostin sous ses airs de vacancier détendu nous embarque pourtant dans un voyage hyper actif. Everything is Ok comme une injonction chuchotée à lui-même pour s’armer de courage avant d’ouvrir sa pièce d’un pas décidé. S’arrêtant face public, Marco D’Agostin déclenche un flot continu de paroles multilingues flirtant avec le rap.

S’enchaîne une danse puisant dans une source intarissable de références allant jusqu’à saturer d’informations visuelles le spectateur. On y croise entre autre un joueur d’air guitare, des mouvements invoquant les danses urbaines du voguing, du twerk, du Hip Hop, les réminiscences sportives d’un Haka néo-zélandais, la marque d’Usain Bolt doigts pointés vers le ciel, ou l’image d’un footballer embrassant le sol. Le flux de mouvement s’arrête. Au sol, se relevant progressivement, Marco d’Agostin nous laisse seuls avec le plateau encore alerte, animé par le clignotement de lumières pastel. Du début à la fin de ce flux teinté de douceur, le spectateur pioche, zappe image après image en se laissant transporter par cette danse fluide, battante et acidulée. En sus, Everything is Ok a été présenté à la Moving station, théâtre qui est aussi une gare… en service.

Everything is ok de Marco D’Agostin. Photo : D. R. 

Le voyage continue avec Staying Alive de Jasna Vinovrski qui déplace avec justesse le sujet de la migration aux confins de l’absurde, en prenant appui sur le Règlement de Dublin. Son solo, ou devrait-on dire « pièce d’ensemble » est pensé avec un iPad et des livres, affichés sur le programme de salle comme « collaborateurs ». C’est dans le cadre du projet européen Migrant Bodies que la chorégraphe, d’origine croate, s’est attaquée à ce sujet. « La migration c’est une question de collectivité, donc immédiatement j’ai eu l’envie de créer une pièce de groupe mais il n’y avait pas le budget » nous explique t-elle pour débuter la pièce, en tailleur bleu-marine ajusté, telle une avocate à en juger par les titres des ouvrages empilés en bord de scène.

La question posée par Jasna Vinovrski est simple : au quotidien, comment détacher son regard des écrans ? Elle commence alors une série d’exercices pratiques pour détourner le regard de l’iPad tout en réalisant une combinaisons de pas. Sous la dictature rythmique de la tablette les pas s’accélèrent jusqu’au plus haut niveau de dextérité et d’urgence. Au fil de la pièce Jasna Vinovrski enchaîne les situations absurdes, ipad en équilibre sur la tête elle déambule sur demi-pointe au risque de briser son partenaire, récite un jargon économico-législatif prétendument sérieux en mangeant les pages d’un livre, ou fait danser en rythme l’écran de l’ipad dans le noir. Une présence captivante et subtile. En nous demandant de tenter de nous décentrer, de rester en vie, Jasna Vinovrski déclenche avec une apparente légèreté un questionnement profond.

Staying Alive de Jasna Vinovrski. Photo : D. R. 

 

Rires francs

À l’étage poussiéreux de ce qui semblerai être un bar-papeterie où des gradins éphémères ont été montés à l’occasion, dans cet écrin industriel, glacial mais idéal pour cet objet chorégraphique, se trouve Robbie Synge perché sur un haut rouleau de tapis de danse noir. Minutieusement placées en équilibre précaire des chaises s’écroulent, le danseur tombe et entame ainsi une longue série d’insuccès. Replaçant ses chaises en bois, luttant avec le rouleau plus grand que lui, bataillant pour faire fonctionner sa mini radio et les projecteurs, usant de stratagèmes faits de scotch ou d’engrenages de chutes, comme plongé dans une journée qui aurait mal commencé Robbie Synge s’emploie échec après échec à recommencer, réessayer, replacer ses objets, concentré. Poétique mais terriblement dramatique la pièce Douglas de son petit nom, offre un rare et touchant moment de danse situé à la frontière du cirque et du théâtre d’objet, piquée d’un humour anglais sophistiqué.

 

 

Rire aux éclats jusqu’à en avoir mal au ventre n’est peut-être pas l’expérience caractéristique d’un spectacle chorégraphique. C’est pourtant le tour de force que réussi le danseur charismatique Pere Faura dans sa pièce Striptease nom volontairement aguicheur car « au moins avec ce titre plus de personnes viendrons » dit-il. Présentée dans le petit théâtre de la friche culturelle DEPO aménagée en 2015, année où Pilsen était capitale européenne de la culture, Striptease – pièce crée en 2008 mais toujours en tournée – débarque au milieu du festival comme un ovni chorégraphique. Lumières bleues et rose, costume et chapeau, tentative de chorégraphie sexy, le spectateur est propulsé contre son gré au royaume du kitsch. Mais sans crier gare Pere Faura opère une bascule culotée en questionnant le contrat tacite que le spectateur signe en entrant dans un club de striptease (comme au théâtre). Quelles excuses s’invente t-on pour voir ce que l’on désire voir ? S’appropriant les codes du One Man show, du mime, de la conférence, et usant avec habileté de la vidéo pour créer une chorégraphie entre lui, le public et Demi Moore (dans un extrait du film Striptease) Pere Faura, malicieux et renversant, réussi à nous bousculer autant qu’à nous séduire.

 

Multiplier son corps

Récital des postures de Yasmine Hugonnet. Photo : Anne-Laure Lechat. 

 

La danse de Yasmine Hugonnet chante une mélodie captivante. Dans un cadre épuré, tapis blanc relevé vers le fond de scène, elle est là courbée, affaissée manœuvrant son corps comme un objet étrange. Lentement déshabillée, sa danse sort progressivement de l’emprise gravitaire pour remplir l’espace, jouant avec des références multiplies mais jamais clairement énoncées. Entourée d’un épais silence, seule en scène, des personnages semblent pourtant peupler le plateau : un animal laissant place à une vielle femme se transformant en Piéta aussitôt devenue mécanique puis triomphale. Comme une ode au corps et à sa puissance évocatrice Le Récital des postures opère des décalages constants nous emmenant dans subtil parcours que nous sommes libres d’imaginer. Au plus proche du public, mains posées sur ses genoux, l’immobilité vibrante de Yasmine Hugonnet nous fait face et une voix ventriloque résonne. « We are dancing a delicious unisson » conclut-elle avec aplomb.

 

Springforward a eu lieu du 22 au 24 avril à Pilsen, République Tchèque. 

Public ! de Pere Faura,le 11 juin à l’Auditorio Tenerife (festival Danza Escena), le 30 juin à Amsterdam (Julidans Festival) ; le 20 juillet au Caixa Forum, Barcelone.

Everything is OK de Marco D’Agostin a été présenté du 23 au 25 mai au Colombier, Bagnolet (Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis).

Le Récital des postures et la Ronde / Quatuor de Yasmine Hugonnet, les 26 et 27 mai à Mains d’œuvres, Saint-Ouen (Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis). Le Récital des postures du 12-17 janvier 2017 au Théâtre de la Cité internationale, Paris.