<i>Projet loup des steppes</i> de Tanguy Malik Bordage Projet loup des steppes de Tanguy Malik Bordage © D. R.
Critiques Théâtre

Soldes sur le romantisme

Tanguy Malik Bordage

Pour sa toute première création scénique, Tanguy Malik Bordage digère Le loup des steppes, roman d’Hermann Hesse publié en 1927, en un poème visuel hallucinant.  

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 15 nov. 2016

À ces deux tiers, le petit livre de Hermann Hesse, romancier et artiste allemand du XXe siècle, bascule. La longue plainte mélancolique et pleine de rage du héros à l’encontre de la suprématie grandissante de la bourgeoisie et de son mode de vie atrocement « tiède » finit par se taire dans les éclats d’un bal masqué. Soudain, la tonalité politique s’évapore en vapeurs d’alcool, le réalisme se change en hallucinations. Le livre se met à bredouiller comme si l’écriture elle-même était devenue ivre. Il faut alors faire confiance à l’auteur et à ses héros. Et se laisser guider, pour ne pas abandonner tout simplement la lecture en cours de route.

Tanguy Malik Bordage, dans son Projet loup des steppes, demande exactement la même chose à ses spectateurs : l’abandon et la confiance. Pas au deux tiers de sa pièce : constamment. Il fait du basculement d’Hermann Hesse un principe de progression de l’intrigue. Chaque scène vient désamorcer la précédente. Et c’est paradoxalement dans cette déconstruction répétée que le propos scénique se gonfle de sens, aussi passionnants qu’ambigus. 

 

Le jeu des contraires et de l’excès

En fond de scène, une sorte de « to do list » géante en toile blanche a été tendue. On peut y lire, en différents caractères des ordres contradictoires qui inscrivent sur scène l’agitation intérieure. S’y dessine, répété, un « Calme toi » qui peut faire office de fil rouge.

Il y a bien quelque chose d’hystérique dans cette première création. Dans les changements virtuose d’atmosphère tout d’abord. Chaque scène est l’occasion d’une nouvelle prouesse scénographique. Du plateau noir du départ, on bascule dans les formes géométriques d’un bar futuriste sur le point de fermer, aux couleurs rougeoyantes déployées par une déesse du sexe, pour se retrouver dans un envers du décor non moins plastique. Dans le passage effréné d’un registre à un autre, ensuite. Chaque scène tragique au cours desquelles le loup des steppes – Tanguy Malik Bordage himself – crie son désespoir est immédiatement suivie d’une autre, bourrée d’humour (cynique ou potache) comme de références contemporaines absurdes précisément agencées. On finira par ne plus être surpris d’apprendre l’art parfait du « Burger au foie gras » après avoir entendu, presque craché : « Je sens brûler en moi un désir sauvage d’éprouver des sentiments intenses, des sensations ; une rage contre cette existence en demi-teinte, plate, uniforme et stérile ; une envie furieuse de détruire quelque chose, un grand magasin, par exemple, une cathédrale, ou moi-même… »

Parfois, l’hystérie se glisse dans le jeu des acteurs. Ils semblent ne pas réussir, encore, à doser la surenchère des passages directement issus du livre d’Hermann Hesse. Mais le tableau final fait vaciller ce jugement. Quand le maître des cérémonies reproche au loup des steppes de « gâcher le jeu » de Tanguy Malik Bordage, le spectacle va jusqu’à déborder des cadres de la représentation. Le jeune metteur en scène abandonne alors son alter ego-personnage pour redevenir le premier et dernier spectateur de cette « œuvre encore à naître ». Il faut croire qu’on ne solde pas si facilement son romantisme adolescent. Il fallait sans doute en passer par là, à bras le corps à outrance et dans l’excès, pour passer à autre chose.

 

Projet loup des steppes de Tanguy Malik Bordage a été créée du 7 au 10 novembre au TU, Nantes.