<i>Kate Plays Christine</i> de Robert Greene Kate Plays Christine de Robert Greene © D.R.
Critiques cinéma

Simulacres et mutations

Sous la supervision de Paolo Moretti depuis 2014, le festival international du film de la Roche-sur-Yon confirme d’année en année sa capacité à réconcilier cinéphilie exigeante et grand public. Un art de la transversalité qui tord le cou aux idées reçues.

Par Julien Bécourt publié le 9 nov. 2016

Quel autre festival en France peut s’enorgueillir de mettre sur le même plan le premier film d’un artiste contemporain, un film d’horreur iranien ou un documentaire sur des combattantes du PKK ? Pratiquant le grand écart entre auteurisme arty, cinéma populaire et film de genre, cette 7e édition proposait un éventail de films venus des horizons les plus divers. S’il n’y avait hélas pas grand chose à se mettre sous la dent dans la compétition officielle, les sélections parallèles avaient en revanche tout pour (nous) plaire.

À commencer par la compétition Nouvelles vagues, arbitrée par un jury à l’œil de lynx (Antoine Thirion, Patric Chiha, Rachel Lang), qui récompensa ex-æquo deux docu-fictions captivants, dont le dispositif présentait d’étranges similitudes. Dans Kate Plays Christine, de Robert Greene, la comédienne Kate Lyn Sheil (la « Meryl Streep des films à micro-budget », d’après le magazine Rolling Stone) y joue son propre rôle alors qu’elle se prépare à incarner Christine Chubbuck, une présentatrice de télévision américaine qui s’est suicidée à l’antenne en 1974. Il s’agit moins au final d’un documentaire sur Chubbuck qu’un portrait en creux de la comédienne, en quête d’une impossible empathie. Mais cette identification n’est-elle pas elle-même une mystification ? Le film joue sur plusieurs niveaux à la fois jusqu’à l’ultime renversement, semant le trouble entre la réalité et son simulacre dans une veine quasi warholienne.

 

 

La mise en abyme est aussi au cœur du film de Pierre Bismuth, Where is Rocky 2 ? Détenteur d’un Oscar pour le scénario d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, l’artiste contemporain y part à la recherche d’une pièce méconnue du célèbre peintre Ed Ruscha, à savoir un rocher factice installé parmi d’autres dans le désert des Mojaves. Bismuth embauche à L.A. un authentique détective privé pour retrouver le rocher en question. L’investigation se mue de fil en aiguille en quête initiatique mâtinée de film d’espionnage et prend un tour complètement inattendu dès lors que Bismuth fait appel à un duo de scénaristes qui en livrent leur propre version. Quelque part entre le Quentin Dupieux de Nonfilm et les Frères Coen revisité par l’art conceptuel, Pierre Bismuth fait basculer le réel vers une improbable fiction tout en interrogeant ce qui est au centre du cinéma hollywoodien : l’illusion, le leurre, l’artifice. Une belle réussite.

 

Succession de plans à la photographie léchée, The Challenge, du cinéaste et artiste italien Yuri Ancarani, retrace les préparatifs d’un tournoi de fauconniers au milieu du désert qatari. La collision entre le bling-bling made in Dubaï (4x4 customisés gravissant des dunes, motos plaquées or, Iphone incrusté de bijoux, écran géant installé en plein désert…) et la noblesse d’une tradition séculaire révèle une sidérante esthétique de l’hyper-modernité, qui concilie Islam fondamentaliste et capitalisme outrancier. Aux antipodes de cet univers de mâles richissimes, le splendide documentaire Gulîstan, Land of Roses, de la réalisatrice turque Zaynê Akyol, suit l’entraînement de combattantes du PKK avant un assaut contre Daesh. Ce qui frappe le plus, c’est la précision et la justesse de chaque plan, rendant grâce à la grande sérénité que leurs visages dégagent. La guerre est ici figurée comme la longue attente d’un affrontement perpétuellement ajourné, tandis que ces femmes valeureuses portent sur leurs épaules non seulement le destin de toute une région, mais une cause révolutionnaire à la portée universelle.

 

 

Dans les sélections parallèles se nichaient d’autres bonnes surprises, comme Under the Shadow, de Babak Anvari, film d’horreur iranien d’une efficacité redoutable. Sa singularité provient moins de sa trame narrative, énième variante du film de fantômes au croisement de Dark Water et Mister Babadook, que du contexte politique et social dans lequel elle est transposée, à savoir Téhéran sous les bombes en 1988, au cours de la « Guerre des villes » pendant laquelle les bombardements intensifs de l’Irak sur Téhéran incitèrent une bonne partie de la population à s’enfuir. En ménageant le suspens à travers le hors-champ (un blizzard surnaturel sifflant en permanence à l’arrière-plan, de parcimonieux jump scares), le réalisateur accomplit une belle prouesse : muer en parabole politique un film obéissant par ailleurs à toutes les conventions du genre.

 

 

Solitudes et fantasmagories

Des conventions dont s’empare aussi Nicolas Pesce dans The Eyes of My Mother, qui s’emploie à revisiter l’âge d’or du style American Gothic dans un noir et blanc ultra stylisé. Agrégeant le torture porn le plus nauséeux à un formalisme arty qui rappelle les premiers Lynch, ce premier long métrage plonge dans la spirale meurtrière d’une jeune femme, recluse dans la campagne américaine, qui voit dans son enfance ce qu’elle n’aurait jamais du voir. Le film laisse sceptique quant à ses visées auteurisantes, la principale qualité des films d’exploitation étant justement de se délester de toute prétention artistique. Une façon hypocrite de justifier autant de sadisme et de cruauté ?

Autre vision de la solitude et de la réclusion, Certain Women voit Kelly Reichardt quitter les reliefs boisés de l’Oregon pour les contrées âpres et glaciales du Montana. Trois tranches de vie entrelacées par un maigre fil rouge qui ne se décèle qu’à travers de fugaces croisements. Fidèle à son naturalisme cotonneux, Reichardt dépeint l’isolement dans ce qu’il a de plus insidieusement mélancolique. La solitude décuple les désirs tout en les réduisant à l’impuissance ; les caractères se heurtent les uns aux autres, débordant d’empathie sans jamais parvenir à casser le mur infranchissable qui les sépare. Neurasthéniques et atones, ces chroniques de la vie rurale ne sont jamais parcourues par des dynamiques contraires, mais filent comme le temps qui passe, sans que rien ne vienne à aucun moment en briser la torpeur. Ne reste plus qu’à étrangler ses sanglots et à reprendre le cours monotone de sa vie : l’amour n’est pas dans le pré.

 

 

Fantasmagorie queer précédée d’une excellente réputation (prix de la mise en scène à Locarno, tout de même), L’Ornithologue, de João Pedro Rodrigues, offre une relecture profane de la vie de Saint Antoine de Padoue. Fernando, un ornithologue (Paul Hamy), bivouaque en kayak au fond des gorges portugaises de la vallée de Tras-Os-Montes pour y observer des cigognes noires, mais se retrouve entraîné dans des rapides. Échoué sur un rivage, il est sauvé in extremis par deux touristes chinoises qui ont dévié de la route de St-Jacques-de-Compostelle. En dépit des apparences, elles n’ont rien de miséricordieux et le sex symbol devient à la fois miraculé et martyre, tendance BDSM. Il entame alors littéralement sa métamorphose en Saint, au fil d’un périple semé d’embûches et de rencontres improbables. Après nous avoir emmené en bateau pendant une première heure d’une beauté baroque, le survival s’égare dans les détours de la fable mythologique, où la mystique dérive du charnel. On songe alors au Buñuel de La voie lactée, dans sa succession de saynètes à teneur ésotérique, ou à un Pasolini qui aurait substitué le kitsch à la grâce. Du reste, c’est bien la première fois depuis les pinsons de Miguel Gomes qu’un film entreprend de traduire par l’image la langue des oiseaux, dans un vol plané au-dessus des normes. Ce qui, en soi, est déjà un exploit.

 

  

Le festival international du film de la Roche-sur-Yon a eu lieu du 10 au 16 octobre