Des voix sourdes de Fabio Godinho. Des voix sourdes de Fabio Godinho. © Photo : D. R.
Critiques Théâtre

Silences brûlants

Sur les chemins touffus du Off, on pouvait prendre la tangente avec Fabio Godinho, dont la compagnie tdp (théâtre de personne) présentait Des voix sourdes de Bernard-Marie Koltès. Fin défi que celui de porter à la scène une pièce écrite en 1974 pour la radio. Cinq jeunes comédiens le relèvent sans esbroufes, dans une relation sensible au texte, comme pour expérimenter la plasticité de la scène. Ceux qui avaient découvert une étape de cette création l’an dernier à la Loge (Paris) ont apprécié un travail aiguisé. Affaire à suivre.

Par Inès Dupeyron publié le 15 août 2016

Le goût de l’errance

Souvent Koltès nous laisse là où il nous a pris. C’est pourquoi l’image de départ de cette pièce, pourrait aussi bien être l’image de son horizon : un « extérieur nuit ». Soit un lieu et un temps posés là par l’auteur, sur le terrain vague de nos désirs, nos attentes, nos solitudes, nos silences, pour qu’une rencontre s’essaie. Mais à la radio pas d’image, alors flou restera le cadre. Voilà à quoi s’aventure Fabio Godinho : donner à voir et à sentir les allers et venues de voix enfouies, vouées à n’avoir pas de visages, sans rien perdre de la texture sonore d’un texte destiné au medium radiophonique. On aime la radio pour ce qu’elle suscite d’imaginaire sans images. Justement, ici et maintenant se déroule au plateau une image sonore. Ce qui a lieu est moins une adaptation scénique qu’une traversée sensorielle d’un espace indistinct, désert, perdu, où rodent les mots d’âmes avides, dans des corps errants. Avides de quoi ? « D’amour, de désir, de mort » résume le metteur en scène : « Ces personnages qui sont tous en manque, en demande [...], cherchent à travers leurs rencontres, comme toujours chez Koltès, l’échange monnayé. » Ces voix sont celles de Nicolas, Anna, Hélène et Stevan. Elles se dressent dans la nuit pour appeler ce qui comblera le défaut (d’amour, d’argent...), et pour « donner quelque chose qu’ils n’ont pas à quelqu’un qui n’en veut pas » précise Godinho. Ce dernier interprète Stevan, l’étranger suspect, insaisissable, auquel tous reviennent pourtant, l’inconnu que chacun cherche à connaître. Paradoxalement, la quête de tous semble ici être celle du silence. Les voix y retournent dans la scène finale, que ce soit par la mort, la disparition ou l’exil. Au-dessus d’elles, qui restent en mémoire comme les traces d’un passage dans une nature plus grande et plus puissante qu’eux, la pluie bat, les flammes crépitent, l’orage tonne. Les éléments gagnent du terrain sur les êtres, les seconds se dissolvent dans les premiers. Plus rien ne s’embrase que le grand incendie, rendu si proche par ses aspérités sonores.

La scène-matière

Une traversée d’atmosphères plus que de situations, même si la dramaturgie fouillée ménage une place aux effets de surprises scénographiques et aux brusques apparitions de ces personnages, sortes de lignes de fuite d’eux-mêmes. Le musicien et compositeur Jules Poucet (en alternance au plateau avec Julien Rochette) signe une ambiance semi-nocturne, comme une heure bleue. Entre deux temps, entre deux lumières, entre deux eaux aussi, écoute et regard sont pris dans une toile aigre-douce, qui tisse ensemble des sensations contradictoires – ces paroles qui se justifient par la seule lumière de la lune, ces êtres prêts à aimer autant qu’à crever, ce désespoir foncier, cet ennui qui ne se nomme pas. Le son feutré est émis en direct, par un comédien-régisseur aux manettes, et par le lointain refrain de la guitare en sourdine d’un autre, qu’une vitre isole de l’action. Au relief sonore répond le relief des corps, au détour de certaines pauses immobilisant les comédiens comme en pleine danse. Arrêts sur images sonores, qui déposent un silence bienvenu entre des mots parmi lesquels trop souvent on s’égare. Le décor aussi sert au repérage du spectateur, dans la forêt d’un texte qui le dépasse : sobre, il s’articule au moyen d’une « cabane » dont les battants dessinent l’espace intérieur et extérieur des enfermements respectifs. Des voix égarées volent au vent, sous des cloisons tenaces...

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