<i>One Mysterious Thing</i> de Vera Mantero One Mysterious Thing de Vera Mantero © p. Jorge Goncalves
Critiques Danse archives

Retour vers le futur

Depuis la rentrée, le CND exhume des danses qui se sont cristallisées en références. Mathilde Monnier, Maguy Marin, Vera Mantero, Claudia Triozzi, La Ribot et Lucinda Childs, six femmes chorégraphes ouvrent leurs boîtes à archives pour dépoussiérer plus de 50 ans de création chorégraphique.

Par Léa Poiré publié le 10 nov. 2016

Hit parade

Ce n’est pas tout à fait un spectacle ni tout à fait une exposition, avec Distinguished Hits 1991-2000 La Ribot, performeuse tout terrain, compile le meilleur de son répertoire. Dans l’espace nu et blanc du grand plateau, les visiteurs déambulent en faisant attention à ne pas marcher sur les objets disposés ça et là. La Ribot apparaît, coiffe rouge, talons hauts et costume fleuri. Sur une sonate de Beethoven elle commence un effeuillage plus théâtral qu’érotique. Paillettes, fleurs, léopard, dentelles, l’enchainement des couches carnavalesques de Socorro ! Gloria ! crée en 1991 annonce déjà le projet des Pièces distinguées séries de courtes performances hétéroclites. Parmi les 53 actuelles, La Ribot en a sélectionné 10.

Avec comme point commun une discontinuité du discours, des accessoires simples, et une durée limitée, les solos s’agencent comme autant de personnages. On rencontre une sirène à paillettes qui cartographie son corps en faisant sillonner l’Amazone entre ses seins. Là, une danseuse classique qui marque les pas d’une variation flirtant avec l’absurde. Ici une femme-chaise portant la pancarte « à vendre », qui fait résonner le paquet humain embobiné par une corde et vêtu d’un code-barres géant en écharpe. La Ribot, à nue, poils pubiens et cheveux teints en rouge pétant, joue tour à tour la théâtralité plastique, le corps objet, l’espiègle, la morte. Elle fragmente et assemble sans transition, sans chronologie.

 

Genèses de MM & MM

Mathilde Monnier et Maguy Marin, deux grandes prêtresses de la danse contemporaine française, entrechoquent leurs répertoires avec des extraits datés de 1985 à 2009. La soirée s’ouvre avec le mythique, pour ne pas dire mythologique, Duo d’Eden de Maguy Marin (1986). Adam et Eve aux cheveux volumineux avancent masqués et parés d’une combinaison transparente, légèrement bleutée. Portée, bringuebalée, soutenue d’un pied par Adam, Eve ne touchera presque jamais le sol de toute la courte mais intense rencontre. Petit à petit, leurs jambes et bras s’emmêlent. Le couple originel ne forme qu’un corps aux mouvements liquides portés par le son d’une pluie battante et des orages lointains, annonciateurs du déluge.

​Comme dans un songe, une image en chasse une autre et sur scène un petit couple de poupées masquées aux couleurs de Pimprenelle et Nicolas fait son apparition. Guirlande lumineuse soulignant les lignes de leurs costumes, pointes à paillettes pour elle et couronne pour lui, l’image est complète mais légèrement déglinguée tout comme leurs mouvements d’automates désabusés. Cendrillon, crée pour le Ballet de Lyon en 1985 détraque le conte de fée pour en faire un bijou brut à voir avec des yeux d’enfant.

La soirée continue avec Mathilde Monnier et quelques pièces phares. Parmi elles Publique et ce qu’on nommera « le solo de la fille en chemise rouge » extrait pour l’occasion. Poings fermés, entrée directive jusqu’à l’avant-scène, la danseuse vient se planter jambes écartées face au public. Sur la musique hypnotique de PJ Harvey, rythme au corps, seul son buste s’agite, bras et mains écartés vers l’avant comme pour échapper aux mouvements ondulatoires qui l’envahissent.

Sur un parterre de moquette jaune canard le chanteur Philippe Katerine entre en piste avec quatre danseurs, Mathilde Monnier comprise. 2008 Vallée (crée en 2006) met en scène les histoires angoissées et décalées que le chanteur raconte dans son album sensation Robot après tout. Seulement voilà, la chorégraphie s’essouffle vite face à la présence magnétisante du chanteur.

 

Le temps d’une cigarette

Avec ce programme tentaculaire qui fait ressurgir les souvenirs de l’histoire encore fraîche de la danse contemporaine, le CND affirme son positionnement de centre d’art. La danse est exposée, fragmentée, passant d’une œuvre à l’autre pour constituer une collection d’une vingtaine de pièces. Au premier étage du grand bâtiment on plonge tête la première dans l’univers de série B que la chorégraphe Claudia Triozzi a imaginé en 1998. Appareil de mise en pli fabriqué en Knakis, chaussures poulet, sapin synthétique, gâteau en gélatine, tables en formica, tapis roulant, cigarette après cigarette, Park se compose de tableaux traversés par le personnage imaginaire d’Adina. En robe cintrée et coiffure laquée, la belle jeune femme est aliénée par les gestes répétitifs de son travail à l’usine. Adina comme un alter égo de la chorégraphe qui a vécu l’expérience de travail à la chaine avant de devenir danseuse, passe de tâche en tâche et de machine en machine avec un regard vide et terriblement lointain.

 

Terminons la visite avec la tonitruante chorégraphe lisboète Vera Mantero. Corps de femme aux courbes douces et à la peau laiteuse, ruban noir noué au cou, perles aux oreilles et fleur agrippée à ses cheveux, chacun a en tête l’image l’Olympia d’Edouard Manet. Mais qu’arrive t-il quand Olympia se met à bouger, traine son divan, pose, nous observe, languit, s’ennuie ? Pour ne pas s’endormir, texte à la main elle fait la lecture d’Asphyxiante culture, essai de Jean Dubuffet qui critique avec virulence la culture institutionnalisée qui nuit à la pensée originale. L’Olympia de Vera Mantero (1993) poupée impressionniste remplie de paradoxes sort complètement de son cadre pour renégocier sans relâche sa propre image.

Une chimère remplace l’autre et dans One Mysterious Thing, Said e.e.Cummings* c’est une faune perchée sur des sabots poilus, corps peint en noir et visage surmaquillé qui prend la parole. « Atroce » nous répète-t-elle en prenant soin de détacher méthodiquement chaque syllabe du mot, tout en piétinant le sol pour garder l’équilibre. Le solo, bien que crée en 1996, nous frappe par l’actualité de son esthétique mais aussi de son sens qui semble pouvoir s’acclimater à toutes les époques.

Légendes :

1. Socorro ! Gloria ! (1991) de La Ribot. p. de l'artiste

2. Cendrillon (1985) de Maguy Marin. p. D. R.

3. Park (1998) de Caludia Triozzi. p. Olivier Charlot

 

Le programme a eu lieu du 27 septembre au 10 novembre au CND, Pantin et la Commune, Aubervilliers