<i>Dionysus in '69 project</i> de Seilman Bellinsky Dionysus in '69 project de Seilman Bellinsky © p. D.R.
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2017, année mélancolique

Jonathan Seilman exhume Dionysus in ’69, un documentaire expérimental de Brian De Palma, sur la scène de Stéréolux à Nantes. Le musicien confronte ce film orgiaque de la fin des années 1970 au pessimisme de saison. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 10 mars 2017

C’est pendant la création de Ô Montagne de Loïc Touzé, que Jonathan Seilman (alors en charge de la musique) se retrouve devant Dionysus in ‘69 de Brian de Palma : Un ovni cinématographique « méconnu et complètement fou » tourné en direct, en 1969, pendant la représentation d’une pièce de théâtre dirigée par Richard Schechner. Dans un garage, la troupe du Performance Group parvient, en quelques minutes, à entraîner son public dans la transe dionysiaque des Baccantes d’Euripide. Ils sont, pendant un instant, ces femmes de Thèbes envoûtés par le dieu prodigue et dont la folie pousse de l’extase au massacre. Monté en split screen, le film pourrait bien être un sacerdoce pour qui ambitionne de renouveler le rapport au public.

Jonathan Seilman choisit de s’emparer de ce document hybride avec son acolyte Rémy Bellin (avec qui il forme le groupe Seilman Bellinsky) en réponse à l’invitation de Loïc Touzé pour une carte blanche. Un « challenge », même pour un compositeur rompu aux collaborations avec des chorégraphes et metteurs en scène. Pousser les spectateurs de 2017 à investir la scène d’une institution, à se dénuder et à participer avec les performeurs aux bacchanales, vraiment ? « Je ne suis pas si sûr qu’on puisse retrouver, aujourd’hui, “l’électricité incroyable” dont parlait De Palma en filmant la pièce – en France en tout cas » confie sans illusion le musicien de 33 ans.

 

Dionysus in '69 project de Seilman Bellinsky. p. Pierre Bouglé  

 

Ouvrir les vannes de la transe

Pour son adaptation de Dionysus in ’69, qu’il soumet pour la première fois aux regards (et aux réactions) de ses contemporains, le compositeur préfère l’immersif au participatif et au ciné-concert, le spectacle transversal. Le premier défi que suppose la projection d’un film reste celui de détourner l’attraction unilatérale de l’écran et de rompre la léthargie du port de tête. Les spectateurs, parfois pintes de bière à la main, pénètrent et se répartissent aléatoirement au milieu d’une sorte d’arène, délimitée par le set des musiciens et trois écrans géants, où défilent et se relaient les images de Dionysus in ‘69 et celles captées en direct par Timo Hateau. Certains s'installent sur un échafaudage en bois, cloné sur la structure utilisée dans la performance originelle, avec vue plongeante sur un plateau central, élevé comme un autel de célébration ou de sacrifice pour les deux danseurs (Bryan Campbell et Lucie Collardeau). Le dispositif rappelle celui du théâtre antique – et de sa légendaire acoustique – où la musique était partie intégrante de la tragédie. Le compositeur souligne la « quadriphonie » essentielle du projet qui « prend les gens de partout » et les maintient aux aguets. 

Les premières scènes du film, dans lesquelles les interprètes de Schechner s’échauffent, aimantent assez rapidement les regards tandis que Bryan Campbell et Lucie Collardeau finissent, eux aussi, de s’ébrouer. Lui, dans le rôle de Dionysos, s’insinue entre les spectateurs pour s’étirer de petits pas en rotations. Elle, dans le rôle de Penthée – roi de Thèbes qui s’oppose au culte dionysiaque – se déplie lentement et à même le podium central. Ce n’est qu’après ce prologue que les premières notes de tambour s’élèvent, d’abord comme une phrase de soutien à la narration du film. Puis, très vite, le rythme binaire, renforcé par des grésillements de cordes, s’épaissit. La houle électroacoustique charrie une atmosphère orageuse qui recouvre la bande-son originale, traverse la foule et électrise les danseurs. Leurs mouvements, répliques aliénées de ceux qui défilent à l'écran, épousent les nappes lourdes et répétitives, parfois troublées par des élancements aigus. La musique de Seilman Bellinsky ouvre progressivement les vannes de la transe. « Quand on a sorti un premier disque il y a trois ans, on cherchait à faire de la musique extrêmement lente et répétitive, presque la plus chiante possible, sourit le jeune homme. Il y a une recherche de l’ordre du chamanisme qui entre en écho avec la pièce d’Euripide. » Le projet ? Transmettre auditivement la folie dans laquelle Dionysos jette les habitants de Thèbes.

Dionysus in '69 project de Seilman Bellinsky. p. D. R.  

 

Télescoper les époques

Loin d’illustrer simplement l’œuvre de De Palma, Seilman Bellinski s’en affranchit tout en gardant la matière sonore originale comme base de travail. Le groupe transforme la tonalité guillerette des flûtes et des tambours dans la performance de 1969 en un environnement crépusculaire et lourd. « Forcément, ajouter de la musique dans un film où il n’y en a presque pas, emporte l’esprit ailleurs. » Second défi : Ne pas en faire trop. Aux corps nus, défoulés et épileptiques et à la relation homosexuelle mis en relief par le Performance Group il y a presque 50 ans, Dionysus in ‘69 project oppose un couple mixte et habillé. Sa chorégraphie – conçue par le musicien lui-même (une première) – plutôt languissante, n’incite pas, ce soir-là, le public à l’orgie mais le plonge dans un état second plus moral et introverti. La musique, qui assume véritablement une fonction dramaturgique, sait s’éclipser au profit de certains monologues ou scènes d’enlacements des corps originaux. Ce réseau de médiums et de mises en abyme permet à l’auteur de télescoper les époques et de mesurer la distance. Dans l’Amérique des années 1960-1970, âge d’or des contre-cultures hippies, la volonté de faire sauter les verrous des bonnes mœurs chrétiennes et patriotiques libèrent les esthétiques expérimentales et psychédéliques. C’est aussi le temps du Living Theatre et de la postmodern dance, influencée par Martha Graham qui prône un retour aux sources païennes et aux émotions profondes. En 2017 : retour à l’ordre moral avec une esthétique polie et un public assagi. Quand Brian de Palma réalise son film, les États-Unis investissent Richard Nixon. Son adaptation contemporaine s'insère entre l'élection de Donald Trump et une campagne électorale française « bien pourrie ». « J’ai l’impression que par rapport à ce qui pouvait se passer au début des années 1970, ça n’a pas bougé, voire reculé. On est devenu gentil et on ne fait pas grand chose face à cette regression. En tout cas on n’a pas réinventé de choses aussi folles. » regrette Jonathan Seilman. 

À la fin du film de Brian De Palma, le personnage du terrible Dionysos mute en un homme politique grand guignolesque et libertaire qui harangue les masses et condamne les performeurs au travail à la chaîne. Dans Dionysus in ‘69 project, la divinité se meurt sur un morceau de Schubert « ralenti au maximum. Ce qui nous a permis de détourner le propos » lance le jeune homme. De quelle prophétie était-il le chantre ? Réponse dans un demi siècle.

  

> Dionysus in ‘69 project de Seilman Bellinsky a eu lieu le 7 mars à Steréolux, Nantes