Simon Starling, <i>À l’ombre du pin tordu</i>, vue de l’exposition au Mrac Simon Starling, À l’ombre du pin tordu, vue de l’exposition au Mrac © p. Aurélien Mole
Critiques arts visuels

Remix

Maxime Rossi et Simon Starling transforment le Mrac en chambre de résonnances en plaçant la musique au centre de leurs monographies respectives. Deux expositions à tiroirs où s’enchevêtrent des récits culturels, économiques et politiques. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 22 nov. 2017

Maxime Rossi crée un objet ambigu, entre la démonstration technique, l’installation transdisciplinaire et l’expérience sensorielle immédiate pour immerger dans un « thriller psychédélique ». L’installation Christmas on earth continued emprunte son nom à un festival de rock qui eut lieu le 25 décembre 1967. Un gouffre financier peuplé de stars défoncées et d’un public fantôme qui a aussi été le dernier concert de Syd Barrett, fondateur des Pink Floyd. Ce soir-là, le groupe joue une adaptation de « Louie Louie », une chanson composée par Richard Berry en 1957, date à laquelle décède l'ex-sénateur McCarthy quelques années après la faillite de sa doctrine. Le titre avait été disséqué par un FBI paranoïaque, alors persuadé d’y déceler un sens pornographique. Mais Christmas on earth est aussi le titre d’un film expérimental réalisé en 1963 par Barbara Rubin, familière de la Factory. Une ode à la libération sexuelle dans un pays pétri de puritanisme dont les phrases brutes du scénario courent sur les murs du Mrac, matérialisant les hésitations et névroses d’une auteure en plein trip.

Maxime Rossi s’empare de ces histoires et de « leurs connexions invisibles » avec des outils informatiques de pointe pour recréer un univers psychédélique, flirtant avec le conspirationnisme. La bande son de l’exposition, interprétée par un groupe monté pour l'occasion et nommé Dirty Song, est une improvisation à partir de la version de « Louie Louie » trafiquée par les agents du FBI et d'un titre inédit des Pink Floyd (« John Latham », 1967). Les samples sont distribués non-stop par un algorithme tandis que les vibrations gutturales de Phil Minton (le chanteur) fermentent l’espace et traversent ses occupants. Le clip, généré de la même façon, mêle des images du dessin animé Dumbo, de films de Jean-Pierre Jeunet, du site de Solfatere en Italie où Pink Floyd a joué un concert mythique sans public et de Phil Minton en pleine performance. Les vidéos se diffractent en plusieurs écrans géants cristallins et successifs. Autour, des T-shirts, imperméables et sweats estampillés du nom du groupe font mine de s’offrir à la vente. La sueur, les effluves d’alcool, la boue – en un mot la dimension organique – associées à un festival de rock, disparaissent au profit d’une omniprésence numérique.

Maxime Rossi, Christmas on Earth Continued, vue de l’exposition au Mrac. p. Aurélien Mole

Le plasticien de 37 ans digère à son tour la contre-culture des années 1960-1970 aux États-Unis, absorbée et mythifiée dans l’histoire occidentale. Une décennie qui a vu l’avènement du pop art et les prémices de l’informatique. En 50 ans, un certain nihilisme a poussé le psychédélisme vers la porte, la société de consommation a évolué et l’esthétique qui en découle s’est adaptée. Les samples, remix et clips vidéos de l’exposition, obtenus sur la base de scénarios écrits par l’artiste puis codés par un informaticien, s’autogénèrent sans limite de temps, en séquences uniques (jamais une boucle ne se répète). Ces formes de collages sophistiqués et contemporains, le merchandising constitué autour du groupe ainsi que l’exploitation d’une matière documentaire glanée en open source sur le web, le tout dilué dans un ensemble techniquement millimétré et alambiqué, dessinent un « pop art » raccord avec l’esprit du néocapitalisme.

 

Partitions  textiles

À l’étage du Mrac, Simon Starling propose une dérive musicale sur une tonalité plus poétique. À l’ombre du pin tordu se décline en différents « chapitres » autonomes reliés par un même élan narratif, presque à la manière d’un système solaire. Le parcours s’ouvre avec l’histoire d’une partition et d’un piano retrouvés dans une usine textile à Turin (Red, Green, Blue, Loom Music). La mélodie, La Macchina Tessile composée en 2014 par Rinaldo Bellucci d’après le son des machines à tisser, cueille le promeneur à l’improviste : un pianola perdu dans l’immensité de l’espace d’exposition vibre de toutes ses touches sans qu’aucune main humaine ne les caresse. La partition est inscrite sur un rouleau cylindrique perforé. Cette technique rappelle celle des cartes perforées que Joseph Marie Jacquard a élaborée à la fin du XVIIIe siècle pour les métiers à tisser, et qui a également permis le développement des ordinateurs. Derrière un rideau, une vidéo diffusée via des projecteurs équipés de filtres rouges, verts et bleus montre le piano mécanique dans son contexte originel, jouant à l’unisson avec les machines industrielles, en train de tisser des étoffes selon la partition musicale. L’artiste décompose ensuite cette série de traductions (de la partition musicale aux pièces de textiles colorées) en accrochant au mur les spécimens de chaque étape de transformation : la partition écrite fait face aux étoffes, le rouleau cylindrique jouxte les cartes perforées. L’utilisation du code informatique, sur lequel reposent en partie les installations de Maxime Rossi, perd ici sa hardiesse au profit d’une démarche plus archéologique et dialectique. Plusieurs économies de travail s’y entremêlent sans la moindre trace de l’ouvrier comme de l’artiste. Après tout, notre modèle économique ne s’efforce-t-il pas de supprimer les coûts « humains » de production ?

Simon Starling, À l’ombre du pin tordu, vue de l’exposition au Mrac. p. Aurélien Mole

Chaque forme présente dans À l’ombre du pin tordu porte avec et en elle des récits culturels, sociaux et politiques antérieurs, déballe son lot de fantômes et de vestiges. Avec The Liminal Trio plays the Golden Door, l’installation qui clôt ce dédale de mises en abyme, Simon Starling tire un fil depuis des photographies prises au début du XXe siècle par un agent des services d’immigration d’Ellis Island : trois portraits, trois musiciens, trois nationalités (hollandaise, roumaine et italienne), trois individus ayant traversé l’océan, trois cultures extirpées des masses anonymes. Dressés en cercle devant les portraits, des reproductions de leurs costumes et instruments traditionnels respectifs se font face, sans corps pour les habiter. Les trois enceintes qui les entourent diffusent la mélodie associée à chacun jusqu’à ce que la zampogna (ancêtre de la cornemuse), le kaval (flûte des Balkans) et les sabots s’apprivoisent, se comprennent et s’accordent. L’improvisation musicale se pare ici d’une dimension philosophique, seule à animer les vêtements désincarnés et les visages embaumés par la photographie.

Maxime Rossi et Simon Starling composent à partir de motifs récurrents, sonores ou visuels, préexistants et en constantes mutations. Le « cycle » s’impose ici comme une condition de création et d’existence, relativisant au passage le culte rentable de l’innovation et de la figure de l’artiste. 

 

> Maxime Rossi, Christmas on earth continued, jusqu’au 18 mars au Mrac, Sérignan

> Simon Starling, À l’ombre du pin tordu, jusqu’au 18 mars au Mrac, Sérignan