<i>Le pays de Nod</i> de FC Bergman Le pays de Nod de FC Bergman © Christophe Raynaud de Lage.
Critiques Théâtre

Réfugiés de la culture

Collectif FC Bergman

Le pays de Nod, la dernière création de FC Bergman, aurait pu n’être qu’une suite de gags et d’effets spectaculaires. Sans s’encombrer de la moindre parole articulée, c’est une célébration autant qu’une satire des mondes de l’art qu’elle offre à l’interprétation de chacun.  

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 26 juil. 2016

Au sortir de la salle, aussi émue qu’enjouée, on aurait voulu que les halls soient mouchardés de micros-cachés pour cueillir au vol les impressions de chacun. Pas pour surveiller, épier, distribuer bons et mauvais points, simplement pour prendre l’ampleur de la multiplicité d’impressions que la pièce ouvrait, comme autant d’horizons.

Sur scène, autrement dit au cœur de la reconstitution grandeur nature de la salle Rubens du musée des Beaux-arts d’Anvers, beaucoup se joue, mais rien ne se dit. Pourtant, ce silence discursif est aussi habité que généreux : il permet au plateau de devenir une pure surface de projection. Responsabilité au spectateur – s’il se permet cet abandon et se fait confiance, certes (non parce qu'il serait forcé à « participer » et donner son opinion) – de donner sens à l’œuvre. Après quelques représentations avignonnaises légèrement enflées de bons sentiments, dressées de barrières manichéennes entre « les bons » et  « les méchants », les « normaux » et les « désaxés », s’ouvrait, avec FC Bergman, un espace de liberté dans lequel s’engouffrer avec plaisir.

La petite histoire veut que Le pays de Nod soit inspiré des aventures de cette fameuse salle, pilonnée pendant la seconde guerre mondiale mais également, et plus récemment, fermée pour travaux pendant 10 ans. En s’appuyant ainsi sur une anecdote, la pièce vient effleurer l’histoire universelle, celle des rapports ambigus des mondes de l’art à leurs environnements.

 

Sous la perfection des images

Lorsque les spectateurs entrent dans la boîte noire, ils se retrouvent catapultés au musée. Devant eux, le personnel – surveillants, techniciens et conservateurs – est déjà affairé et empêtré dans un problème fort concret : l’impossibilité de sortir de la salle Le coup de lance, fabuleux calvaire christique, puisqu’il est plus grand que le cadre des portes… À partir de cette absurdité initiale, les saynètes se multiplient, tantôt drôles, tantôt tendres, toujours visuellement saisissantes.

Photo : Christophe Raynaud de Lage. 

Pour autant, Le pays de Nod ne se contente pas de cette perfection plastique. En fond de salle, derrière la porte, quelque chose du hors-champ du monde nous parvient et c’est à partir de ce « dehors » qu’un sens, progressivement, se dévoile. Dehors, donc, l’orage gronde et la pluie redouble d’intensité. Un temps, le musée reste les pieds au sec, protégé et protégeant, accueillant. Jolie fiction de l’autonomie de l’art ! À humaniser la Salle Rubens, on se dit que la sphère artistique est bien insensible à ce qui se passe ailleurs. On se demande s’il croit vraiment, ce musée des Beaux-arts, que ses hauts murs pourront être le dernier rempart à la catastrophe qui vient… Et puis l’inconséquence du directeur du musée, avec pertes, fracas et explosions, vient tout faire basculer : le monde entre dans la salle. La vie d’abord quand les trois protagonistes se mettent à danser et courir sur la réécriture par Max Richter du Printemps de Vivaldi. Les caprices météorologiques ensuite… et peut-être, enfin, ce qui ressemblerait à un exode de réfugiés.

Faut-il se réjouir de cette abolition des frontières entre l’art et la vie ? Faut-il condamner les responsables culturels de mener le milieu à sa perte ? Faut-il vraiment trancher ? On nous dit si souvent quoi et comment penser, pourquoi ne pas seulement se laisser surprendre par ces improbables points de rencontres entre espaces artistiques et politiques, toujours si difficile à identifier.

 

Le pays de Nod de FC Bergman a été présenté du 13 au 23 juillet au Festival d’Avignon. du 18 au 21 août au Theater Spektakel de Zürich, Suisse ; du 16 au 20 mai 2017 à la Grande halle de la Villette, Paris.