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<i>L'impasse</i> d'Aymen Hacen L'impasse d'Aymen Hacen © p. D. R.
Critiques littérature

Récital poétique

Retrouvailles, disparition, amour et Révolution, L’Impasse d'Aymen Hacen vient de sortir aux éditions Moires.

Par Nox publié le 26 avr. 2017

L'Impasse est la première parution d'Aymen Hacen aux éditions Moires en tant qu'auteur mais ce dernier n'est pas en reste quand à son investissement au sein de la maison d'édition bordelaise. Il dirige la collection Nyx, et en 2016 il traduit les poésies du syrien Nouri Al-Jarrah (cf : Une barque pour Lesbos). L'engagement politique et les analyses politiques d'Aymen Hacen ne peuvent pas s'envisager en dehors de sa littérature. L’Impasse est une destination romanesque qui ne formalise pas pour autant l'itinéraire narratif du récit : c'est à dire celui d'un dédale empreint de conflictualité et d'audace, pour ces deux anciens amis qui se rencontrent dans l'urgence. Les premières phrases de l’œuvre laissent à croire que les mots qu'on lit sont ceux d'un poète. La nuit et les louanges d'un amour qui tourne mal. Technique d'usurpation de l'identité d'auteur-écrivain ? Amour pour les vers qui ne peux être caché ? Peu importe :

« Longtemps, je me suis couché tard. La nuit et moi, il faut le dire, nous ne faisions qu'un. Elle est ma dame et je suis son amoureux inconditionnel. Elle au-dessus de moi, autour de moi, en moi, et moi en elle, dedans, dehors, avec tous les mouvements et les ébats d'un couple savourant sa lune de miel.

Or le miel n'est pas éternel, pis encore, consommé à grandes doses, il se transforme en fiel. Ça a l'air simple, mais il faut une vie, voire plus pour apprendre qu'il nous est impossible d'être contents, car quand on nous dit la vérité, on n'y croit pas et quand on nous ment, on n'est pas satisfait. Que faire ? Comment vivre Comment aimer sans souffrir ? Tant de questions que se posent les amoureux... »

Après coup, on comprend pourquoi Aymen Hacen commence par cette mise en garde pourtant si souvent effrayante et difficile à esquiver. Lorsqu'on parle de poursuivre Eros dans les dédales d'un récital sans qu'un retour ne s'envisage. Le titre laisse agir tout le poids de sa signification. La notion d'impasse trame les quelques 125 pages du roman, avec l'audace de ne jamais dévoiler si nous risquons le coupe-gorge des lieux sombres que l'on explore... Beaucoup d'éléments du discours narratif passent par les traditions qu'on attribuait à la Grèce antique et à son polythéisme, plus qu'au Maghreb habituellement imaginé comme expansion de l'Orient et du monothéisme musulman. Pourtant, Carthage a été vaincue par l'empire romain... Les fondements sont bien ceux que l'on nous propose par une communication qui définit l'information en tant que pouvoir-savoir...

L'Histoire s'établit néanmoins en tant qu'intervenante, sorte de personnage dont la substance est attribuée aux multiple récits et corps qui, pas à pas, se laissent dessiner sur cette ligne conductrice, c'est à dire par ceux qui l'ont vécu. La subjectivité du récit narratif est aussi celle de l'Histoire. Et lorsqu'entre blédards, flics, et autre joyeux lurons tunisiens bourrés ou fondamentalistes religieux, les discussions laissent l’empreinte des souvenirs communs – notre petit imaginaire médiatisé, parfait de communication, s'écroule au bord de la terrasse du restaurant / bistrot.

Bref, c'est à travers les divers avis de chaque personnage qu'on peut se rendre compte que les positions politiques des tunisiens sont difficiles à aborder. On capte les diverses prises de positions sans pour autant assimiler la globalité de la situation géopolitique. De plus, les femmes restent absentes de ce débat : au comptoir il n'y a que paroles d'hommes. Ces dernières restent la plupart du temps en arrière-plan, évoquées sans qu'on puisse vraiment y voir une possibilité d’une visibilité directe.

Peut-être qu'il est aussi important de noter ce dernier point, plus pittoresque, qui démontre la proximité humaine des populations du bassin méditerranéen. En particulier lorsque l'ami d'enfance est devenu flic ou militaire, alors que son père coiffait auparavant toute la famille. Même si ces liens sont abasourdissants, l'auteur démontre avec brio des situations étonnantes.... La conclusion est presque absurde : ici se côtoient hommes de tout bord politiques, ennemis liée par un dialogue qui laisse une notion de tolérance assez questionnant. 

C'est ailleurs que la liaison poétique, politique, historique et littéraire se déploie sans gêne. L'arrivée de poèmes est une liaison qui fracasse le social au beau milieu des dérives cérébrales de nos deux protagonistes. Surtout pour Arkam. Rien de bien illogique puisque c'est lui qui souffre le plus de cette fièvre amoureuse. Nos chers intellectuels maghrébins qui n'étaient plus, dans un premier temps, amis et soudés se retrouvent à tâtonner pour des retrouvailles qui se réalisent par l'érudition et l'amour de la littérature qui les unissaient. La jonction émotive de la poétique et des vers qui gravitent autour de leurs mémoires est le premier geste qui laissera place à la relation qu'ils avaient laissé de coté. Lorsque les mots sont une tare parce que le pathos envahit sans distance le social de deux êtres, il reste les connections d'une complicité encore là, mais trop peu aidée par les ressentiments de chacun. C'est le récital poétique et le devenir-commun qu'ils engendrent qu'on retrouve à posteriori de cette lecture. C’est aussi par la mise en relief de la situation politique d'un pays, que les deux amis retrouvent en tant que matière à (se) penser, jouer, autour d'une table ou autour d'eux-mêmes.   

Un roman pour ceux qui cherchent à fuir l'exotisme des cultures du bassin méditerranéen ou les Madame Bovary saison culturelle 2016 / 2017. C'est aussi là qu'on peut comprendre que le monde de l'Orient est une réification, que l'Occident réalise en tenant la main au maître de l'Orient : la religion-politique, une dialectique fourbe et trompeuse. Reste que L'Impasse est un territoire qui met en abîme la totalité du parcours que ces deux hommes ont eu, une dérive sans possibilité de ne pas faire face à soi-même, c'est à dire face au mur.

 

> L'Impasse d'Aymen Hacen, éditions Moires, 2017