<i>Moto-Cross </i>de Maud le Pladec Moto-Cross de Maud le Pladec © p. Eric Soyer

Que fait la polis ?

Aux Subsistances à Lyon, Maud Le Pladec sort le podium et mêle les sponsors de moto à l’ambiance club. Moto-Cross, un solo bien au fait du terrain.

Par Agnès Dopff publié le 18 févr. 2017

De l’extérieur, on perçoit le ronron rassurant d’un beat énervé et les rayons sporadiques d’une lumière incandescente. Amassé à l’entrée de la salle, le groupe de spectateurs clope et papote tranquillement, pendant que la file s’engouffre au compte-goutte. À l’exception de la présence de ces videurs, extraordinairement frêles et sympathiques, Moto-Cross débute comme une petite soirée dans un club familier. Atmosphère à la fois joviale et fébrile, où l’inéluctabilité de l’évènement se mêle à l’empressement qu’il débute.

 

Fight club

Sous une lumière crue, le public prend place dans les gradins et chaises en PVC qui encadrent la scène, un podium rendu albâtre par l’éclairage. Au centre de l’estrade trône, stoïque, une silhouette à peine humaine : casque vissé sur la tête, visière baissée, le corps bariolé de sponsors dans la plus pure tradition des panoplies sportives. L’unique interprète de Moto-Cross campe ainsi sur la scène, figé dans la tension d’un combat imminent.

Sous l’impulsion des basses, la silhouette s’anime d’un pouls manifeste, jusqu’à sembler produire elle-même le tempo électrique. Pulsion sanguine, flux vital qui chauffe les moteurs et lance le bolide humain dans un enchaînement nerveux, belliqueux parfois. Mécanique d’abord, le mouvement libère progressivement les bras, puis les épaules, et enfin le bassin, empruntant à la grammaire chorégraphique des icônes eighties. D’un Mickael Jackson à la clique des Boney M, le motard de Maud Le Pladec puise dans les souvenirs et mêle les références, expulsant finalement l’énergie féroce d’une pure expression de vie. À travers les faisceaux d’une lumière disco, l’interprète tient ses positions et fend avec hargne tout l’espace de la piste. À la beauté du geste vient vite s’ajouter le verbe et le motard, rappelé à son sexe par l’usage de sa voix, d’en recourir au prétexte autobiographique. Le propos, d’abord organique et brutal, devient avec les mots bien plus lourd et poussif. Puis vient le sursaut, offert par le récit et saisi par l’artiste.

 

Tribune libre

Plantée face au micro, abandonnant sa narration singulière, Maud Le Pladec semble maintenant préférer l’apparente universalité des hits qu’elle accompagne à tue-tête : l’occasion de retrouver, sous le vernis du kitsch, ce que les tendances passées ont capté et provoqué dans les âmes et les corps de ceux qui les ont traversées. Au rythme d’Alec Mansion ou des Daft Punk, les mains empoignent le vide, les poings cognent l’air avec rage et l’empathie du geste confond l’interprète et son public. La danse, imprécise mais déterminée, sensuelle ou saccadée, se fait toujours plus revendicative. La piste est un ring, Maud Le Pladec y livre combat. Les yeux dans les yeux, les mains vers l’extérieur, elle cherche les points communs.

Sur la scène, il n’y a toujours qu’un corps, mais il est tête nue et se tient droit, face public. Quand ce n’est pas ce corps-là que l’on regarde, ce sont les autres visages, un rang plus loin, rendus à la fois distincts et anonymes par la lumière de club. Renouant avec l’esprit de rencontre et de partage des rave parties, Moto-Cross revendique par sa forme le retour à un dialogue des corps, où disparaît le Dj devenu gourou.

Qu’il soit la figure symptomatique d’une génération en quête de modèle, ou d’un trouble de concentration généralisé, comme le suggère un rédacteur du magazine Vice dans un article consacré*, le chauffeur de platine est tout du moins en ligne de mire, et les soirées où il n’est plus localisable fleurissent dans les programmation clubbing. L’objectif, dans Moto-Cross comme dans les bons spots : opposer à l’autisme ambiant le retour à la communion d’un soir.

Et si la dimension politique du club marque déjà le travail d’autres chorégraphes contemporains comme Twerk de François Chaignaud et Cecilia Bengolea, Moto-Cross fait entendre une autre voix, quelque part du côté de l’intime. Le geste est souvent brutal et préfère l’imperfection manifeste à la performance festive de la démonstration. Le corps de la danseuse, enfin, réjouit d’ordinaire, là où souvent les seuls canons d’étrangeté branchée portent l’étendard de la non-conformité.

Pour Maud Le Pladec au moins, l’entreprise est heureuse, et le retour des néons qui sonne la fin de soirée révèle un public hagard, encore plongé dans la moiteur de l’étreinte collective. Expérience du partage et du plein geste performatif, qu’une lumière stroboscopique viendra fixer dans les esprits.

 

* « Par pitié, arrêtez de danser face au Dj », Noisey Vice (4 juin 2015)

> Moto-Cross de Maud Le Pladec a été présentée du 9 au 11 février aux Subsistances, Lyon (festival Le Moi de la danse) ; les 30 et 31 mars à la Briqueterie, Vitry-sur-Seine (Biennale de danse du Val-de-Marne)