<i>Le Volcan</i> de la Cie L'Unanime Le Volcan de la Cie L'Unanime © TU de Nantes
Critiques Théâtre

Pochette surprise

Le Théâtre Universitaire de Nantes a donné une « surprise party artistique » à l’occasion de sa rentrée. Encore une fois il fait la démonstration de son engagement aux côtés de jeunes artistes pluridisciplinaires du territoire nantais et d'ailleurs, toujours dans la perspective d'ouvrir un peu plus les portes des scènes dites publiques. 

Par Sophie Puig publié le 6 oct. 2017

Le collectif Poils et les Gants formé par des étudiants des Beaux-arts de Nantes a concocté un accueil en grande pompe : du Rihanna à fond, une kangoo tunée flammes, des costumes strass et paillettes, des dollars qui fusent. Clipologie déroule une série de performances gifesques et bling-bling qui vise à s’emparer, à déconstruire et à ouvrir l’espace du théâtre, de l’extérieur jusque dans les loges. Le pari réussit avec plus ou moins de justesse : est-ce que l’on critique ici le criard, le répétitif et l’hystérique star-system (les corps, les fesses et les dollars) ou est-ce qu’on se laisse aller à lui ?

Performance de groupe moins tapageuse et plus inclusive pour le Collectif Allogène, emmené par la chorégraphe Élise Lerat, dans la lignée du travail entamé par Jérôme Bel avec Gala. Replay accompagne les corps jusque dans la danse en proposant aux participants de se souvenir de scènes de films qui leur évoquent le mouvement. La mise en scène de cette conférence-performance brouille les frontières de la scène et des rôles qu’elle assigne en réunissant à même hauteur et en cercle spectateurs et danseurs.

La Cie L’Unanime a, elle, décidé d’investir son temps de résidence express de BAM ! pour mettre sur pied des formes courtes comme autant de contes électroniques surréalistes portés par du chant et un synthétiseur. La capacité des trois artistes à faire naître des univers tout à la fois loufoques, poétiques et esthétiques fait vite oublier quelques accidents et quelques fébrilités. Dans La Beauté, ils sont trois personnages, attablés devant leurs claviers, qui s’admirent mutuellement et s’avouent, autant qu’ils le peuvent et de toutes les manières possibles, qu’ils sont beaux. Un tacle subtil aux égos qui se tiennent en haute estime et qui courent les rues et les salles. Avec Le Volcan, ce sont deux créatures jaunes qui évoluent au rythme d’un piano à queue derrière une vitre taguée du théâtre, dans un décor de jungle urbaine. Un préambule au spectacle Petite Nature que la compagnie présentera en décembre au TU ?

Le Volcan de la Cie L'Unanime. p. TU de Nantes

 

Redécouvrir le spectateur par l'intime 

Marion Siéfert, jeune metteuse en scène parisienne, démontre une grande intelligence et sensibilité dans 2 ou 3 choses que je sais de vous. Extraterrestre, son personnage débarque sur terre sans rien connaître des hommes. Pour apprendre à mieux les cerner, on lui conseille de s’inscrire sur Facebook. Ce qu’il fait avant de « rejoindre » l’événement du spectacle. S’ensuit alors une exploration projetée sur écran du profil des spectateurs : leurs corps, leurs amours, leurs coups de gueule, leurs musiques favorites, les rôles qu’ils jouent et leurs manières de se caractériser. Leurs similitudes aussi, triviales ou poétiques. Marion Siéfert ne sacrifie jamais son écriture au voyeurisme ou à son dispositif scénique séduisant. Quand elle tente de cerner la manière dont les êtres humains contemporains se regardent et regardent le monde, elle dresse un pont entre la petite et la grande Histoire, interroge notre capacité à faire des liens entre le singulier et l’universel – attentats, luttes, par exemple. Marion Siéfert tisse un lien avec le public sans jamais parler « d’en haut ». En creux se dessine aussi le portrait sensible de ce qui est communément appelé « public » au théâtre. Le TU, qui souligne son ambition d’ouvrir le lieu à des spectateurs divers et variés, a eu du nez en programmant, à la suite, la pièce de leurs artistes compagnons, Tanguy Malik Bordage et Clément Pascaud.

Les deux jeunes metteurs en scène s’unissent avec Interdit au moins de 18 ans, le temps d’une création cinématographique et théâtrale inédite qui scrute les identités et les formes de vivre, entre culture et animalité. Dans la première partie filmée : une femme seule mangeant de la soupe bio se retrouve confrontée aux cris de plaisir d’une voisine expressive et découvre les magazines pornographiques ; des hommes nus sur une plage se cherchent et se trouvent entre une partie de beach ball et une session d’initiation au tir à l’arc ; un couple désuet vibre bizarrement, en alexandrins… Les plans serrés, bruts, découvrent la part d’animalité inhérente à l’espèce humaine. La scène à suivre, scène pivot, s’organise comme un Question pour un champion du « bien parler ». Deux phénomènes s’y téléscopent : la performativité sous-estimée du langage en matière de domination et les postures caricaturales qui en découlent éventuellement. Les comédiens seront « buzzés » s’ils n’expriment pas correctement une thématique (exemples : dire « débile », « j’aime la chatte », ou encore « Dieudonné » sans préciser « Niangouna »). Tout d’un coup un comédien dérape et entraîne dans sa chute langagière tous les autres. La scène triture le fond de commerce de l’extrême-droite comme l’humanisme discursif des sphères culturelles. Elle suscite des réactions antinomiques, parfois on veut dire « stop », c’est trop, parfois reconnaître que « c’est bien vu ». Même si la pièce se révèle un peu brouillonne, elle tente de remettre en mouvement nos capacités à discuter, débattre et démystifier, toute émaillée qu’elle est de lectures d’auteurs tels que Nietzsche. Élaborée en sept jours, Interdit au moins de 18 ans annonce l’alliance prometteuse de Tanguy Malik Bordage et Clément Pascaud, compagnons du TU pour les deux saisons prochaines.

 

> BAM ! a eu lieu du 26 au 28 septembre au TU, Nantes