<i>Socrate, il sopravvissuto/Come le foglie</i> d'Anagoor, Socrate, il sopravvissuto/Come le foglie d'Anagoor, © Andrea Macchia.
Critiques Théâtre

Pleurer Socrate

Au dernier week-end du Festival des collines turinoises, voici Socrate le survivant/Comme les feuilles, par Anagoor. Une rencontre avec maître Socrate, son double et son fantasme, sous le feu figuré ou tragiquement armé d’élèves de terminale.

Par Jean-Louis Perrier publié le 1 juil. 2016

Irremplaçable rendez-vous italien d’avant l’été en théâtre, danse, performance, le Festival delle colline torinesi s’est tenu sous le signe de L’Identità come genere ? (L’identité comme genre ?). Une interrogation d’évidence avec MDLSX, de Motus (vu à la Villette), ou PPP, ultimo inventario prima di liquidazione (PPP, dernier inventaire avant liquidation), de Ricci/Forte, à partir de Pier Paolo Pasolini (à voir prochainement en France). La question assiège, s’infiltre ou traverse aussi bien les formes scéniques d’un festival résolument international, transgenre et transidentitaire, passant de Grèce (Vania, 10 years after, du Blitz Theatre Group), en Israël (Jérusalem plomb fondu, de la Winter Family), de France (Un Mage en été, d’Olivier Cadiot, mis en scène de Ludovic Lagarde), en Iran (Hearing, d’Amir Reza Koohestani).

Lequel Amir nous apprendra incidemment qu’il travaille avec deux dramaturges, deux traducteurs et quelques enfants parlant farsi à une adaptation allemande de Meursault contre-enquête, pour l’ouverture des Münchner Kammerspiele le 29 septembre. L’attention aux post-colonialismes, rebondissant sur la question des migrants et les enjeux transfrontaliers Nord-Sud, déjà abordés par Amir dans Amid the Clouds, il y a onze ans, n’aura jamais été aussi vive outre-Rhin, puisque quelques jours avant (du 2 au 9 septembre), Johan Simons aura donné une version théâtrale-musicale du roman de Kamel Daoud, appuyée sur des partitions de Ligeti, Kagel et Claude Vivier, sous le titre de Die Fremden (Les étrangers).

Du dernier week-end à Turin, qui verra, à la surprise générale, le M5S (Mouvement cinq étoiles) s’emparer de la mairie – et il faudra suivre de près la place qu’il consentira à une culture absente de ses priorités –, retenons Socrate il sopravvissuto/Come le foglie (Socrate le survivant/Comme les feuilles) mis en scène par Simone Derai (Anagoor). Pièce inspirée par le roman d’Antonio Scurati, Le survivant (1), qui voit un élève, lors de l’oral du bac, exécuter froidement sept de ses professeurs, en épargnant le huitième, le professeur d’histoire et philosophie – deux matières dont l’esprit du temps aimerait alléger l’enseignement, mettant  les humanités en péril. Devant l’opacité collective des élèves et celle d’un assassin qui conjugue beauté et terreur, le « survivant » se perd en conjectures sur son enseignement et son rôle.

Photo : Andrea Macchia. 

Le pilote d’Anagoor a effeuillé le roman pour le recomposer. « Je suis lié à eux [les élèves] par le drame où les générations des hommes sont comme les feuilles de l’arbre. L’une pointe quand l’autre tombe », dit le professeur. Son monologue intérieur, plus que la question générationnelle, brasse largement celle des rapports enseignant/enseigné en temps de crise, glissant à celle de maître/disciple où la mort – ou la mise à mort – pointe en ligne de mire de la morale. Chez Simone Derai, les foglie, sont aussi ces pages écrites par l’histoire, déployées en un feuilleté de couches historiques dépliées et repliées. Le récit scénique, séquentiel, s’amorce en mai 2001, un mois avant l’examen, et remonte le cursus des élèves, les années précédentes, avant de paraître plonger dans un gouffre historico-philosophique, en mai 399 av-JC lorsque Socrate avale sa ciguë, avant l’ineffaçable scène de juin 2001. La rentrée post-trauma, en septembre, ouvre à un nouveau cycle.

Socrate, son procès et sa mort, réinjectés dans son dialogue avec le jeune Alcibiade, s’imposent progressivement dans la ligne de mire de l’enseignant d’histoire et de philosophie. Dans un coup de théâtre mué en coup de cinéma de profonde ironie, la scène socratique apparaît à l’écran, comme un imaginaire dérisoire du professeur, mais aussi comme une tentative donner la leçon avec les élèves affublés de masques et de toges. La scène projetée déréalise l’enseignement alors même que son dialogue est doublé en direct par le professeur et l’élève – favori et futur meurtrier de ses collègues. Elle est comme un recours du professeur, une recomposition idéale des faits, une tentative de rejouer autrement l’horreur, en même temps qu’un retour aux sources, aux références, à ces leçons du passé qui rendent les élèves rétifs.

Pourquoi même des élèves insensibles aux cours ne peuvent-ils s’empêcher de pleurer à la mort de Socrate ? interroge le professeur. Faut-il en arriver aux larmes pour qu’un enseignement nous parvienne ? Est-ce un moyen d’accéder à la morale ? Ou le moyen de l’empêcher ? Anagoor investit ces questions dans son engagement scénique. Sa « morale » des entrées et sorties de scène n’offre nulle complaisance aux larmes. Tout mouvement, tout geste, sont calibrés, retenus, presque au ralenti, contredisant la véhémence des discours. Comme les meurtres, les agissements sont froids, inexorables, tendus vers une fin sans fin. La tentation de contemplation, relayée par des plans aériens de la campagne italienne, une archéologie du paysage, n’est pas un moyen de s’abimer, mais de relancer la réflexion.

Une fois encore, Anagoor tend vers une forme d’abstraction géométrique qui ne laisse jamais deux droites parallèles. Les cibles humaines (Socrate et l’enseignant) ne s’ajustent pas. Le calice porté sur scène est bu sur écran. Les élèves peuvent s’en laver les mains. Les tracés semblent esquisser d’indissociables métaphores scéniques. Ainsi la scène double, ou partagée, où les élèves à cour pressent les livres pour en extraire un substantifique liquide avant de les mettre à sécher, tandis que d’autres à jardin les jettent dans ce qui pourrait devenir un bûcher où est enfouie, comme un autre livre, une de leurs condisciples. Les foglie sont aussi ces feuilles-là : celle d’un théâtre qui pourrait offrir la même résistance au présent que les pages d’un livre.

 

1. Le Survivant, d’Antonio Scurati, Flammarion.

 

Socrate, il sopravvissuto/Come le foglie d'Anagoor,  les 29 et 30 juillet au festival Drodesera.

Le Festival delle colline torinesi a eu lieu du 2 au 21 juin.