<i>Although i live inside</i> de Robyn Orlin et Sophiatou Kossoko, Although i live inside de Robyn Orlin et Sophiatou Kossoko, © Richard Louvet.

Plantes sauvages

Au festival Extension sauvage, les propositions chorégraphiques poussent en plein air comme une herbe folle salvatrice. Déambulation au fil de sa 5e édition.  

Par Marie Pons publié le 15 juil. 2016

Se rendre à Extension sauvage alors que s’ouvre la saison estivale des festivals c’est d’abord emprunter un chemin de traverse. Le rendez-vous s’ancre en pleine campagne bretonne, entre le petit village de Combourg et le magnifique château de la Ballue qui abrite jardins à la française et bois indomptés. L’idée a germé dans la tête de Latifa Laâbissi de proposer un festival de la création contemporaine sur ce lieu où elle vit depuis une vingtaine d’années. Le pari : proposer une ligne de programmation exigeante en la rendant accessible, et pour cela être dehors «travailler avec le déjà-là, en immersion, mettre le paysage en dialogue avec une pièce » précise Nadia Lauro, scénographe et plasticienne accompagnant depuis de nombreuses années le travail de Latifa Laâbissi et co-directrice artistique de cette édition. Alors, tout au long de la saison, les artistes viennent l’hiver repérer, arpenter et choisir leur bout de terrain ou de jardin pour y jouer en ce dernier week-end de juin.

Ces cadres naturels ne sont pas envisagés comme simples décors pour la danse mais comme des territoires à travailler tout au long de l’année, un engagement qui prend aussi la forme d’actions pédagogiques proposées à mesure d’ateliers, où l’exigence de contenu prime à nouveau : les classes de CM2 entrent dans la danse par des balises contemporaines, en reprenant des pièces de Boris Charmatz ou Dominique Bagouet. Questionnant ainsi la place de l’artiste dans la cité, le festival apparaît comme une ligne de fuite, un surgissement où l’ambiance familiale se frotte à la recherche pointue de Myriam Gourfink ou aux expérimentations d’Emmanuelle Huynh. Ou comment faire de la campagne verdoyante le théâtre de rencontres possibles.
 

J’ai rêvé

Le festival s’ouvre à la médiathèque des sources de Combourg, où Laetitia Doat, propose une conférence dansée autour des figures de Nijinsky, Duncan et Loïe Fuller. La chercheuse et chorégraphe dépeint les points de jonction qui rassemblent ces trois figures de l’histoire de la danse évoluant dans le bain culturel de la Belle époque, esquisse les expérimentations de ces précurseurs de la danse dehors. Elle fait virevolter des voiles légers en notant leur pouvoir de draper la silhouette laissant libre le corps dansant, décortique la façon dont Loïe Fuller porte ses baguettes de bois pour faire tourbillonner des mètres de soie : bras fixes et torsions du buste. Un mouvement que Laetitia Doat met en application le dimanche dans J’ai rêvé #3, se glissant dans les pas de la danseuse révolutionnaire à plus d’un titre au gré d’apparitions furtives. Cette entrée en matière donne également lieu à un atelier « Danser Duncan, danser dehors » dans les jardins du Château de la Ballue, où un groupe d’amateurs parés à leur tour de voiles soyeux et légers comme un souffle se lancent sur les traces des isadorables. Le tout conçu comme une vignette allègre, une incursion dans un autre temps.
 

J'ai rêvé de Laetitia Doat. Photo : Richard Louvet. 

 

Huynh / Keravec 

Joué deux fois, dans une prairie de Combourg puis dans le petit bois de bouleaux du château de la Ballue, le duo Huynh / Keravec marque la rencontre entre la chorégraphe Emmanuelle Huynh et le sonneur de cornemuse Erwan Keravec et génère un partage de pratiques dans l’espace de la danse. Le tee-shirt rouge d’Emmanuelle Huynh troue le vert. Dans le silence, elle arpente et tâte le terrain comme pour en sonder les particularités. Puis c’est au musicien de s’aventurer sur l’herbe, soufflant dans son instrument sur demi-pointes, jouant avec l’équilibre et l’endurance. Ils habitent l’espace l’un après l’autre, puis ensemble à deux ou plutôt à trois : l’apprivoisement passe par l’instrument comme objet bizarroïde qui crée du lien. La cornemuse est en effet un animal qui intrigue, avec son ventre soyeux et gonflée et ses longues pattes-tuyaux desquelles Erwan Keravec tire un son d’abord tremblotant puis puissant, tenu, à la fois étrange et tellurique qui donne une consistance à l’ensemble. L’air s’épaissit et l’espace se circonscrit par la dilatation du souffle dans ce corps de gazelle à cinq pattes. Jusqu’à un point de réunion, où ces trois corps évoluent en contact comme trois poches de respiration articulées.
 

Huynh / Keravec. Photo : Richard Louvet. 

Huynh / Keravec est une histoire d’air et de terre, balançant sur le fil d’une trame qui laisse part à l’improvisation. Il y a un jeu avec la verticalité, des tentatives de prendre racine pour toucher aux cimes, comme le geste de planter les tuyaux dans la terre, de faire un yoga dans l’herbe et de tenir des équilibres dans le vent. Quelque chose d’essentiel, de sobre et d’intense subsiste dans l’air à l’issue de cette partition pour deux corps mouvants et un instrument à vent.

 

Jours étranges 

Direction une clairière pour une unique et ultime représentation de Jours étranges, dansé par un groupe de dix adolescents qui tournent avec cette pièce écrite par Dominique Bagouet et reprise par Anne-Karine Lescop et Catherine Legrand depuis quatre ans. Le cadre extérieur permet une entrée en matière inédite et drôlement maligne : un grand saule pleureur laisse sourdre la troupe d’ados puis la voix de Jim Morisson, cinq chansons extraites de l’album Strange Days accompagnant leurs sursauts et cabotinages toniques. Le rideau de feuillage tombant devient la coulisse et la régie avec lesquelles joue le groupe pétillant à l’énergie et à la légèreté revigorante. « We want the world and we want it now » scande l’icône aux cheveux longs, faisant fuser un esprit libertaire portée par la jeunesse des interprètes et leurs personnalités bien marquées. C’est une esquisse de gestes désordonnés livrés dans une énergie rock et foutraque, portée haut par la musique des Doors. Cette pièce avec laquelle les interprètes ont grandi se déroule à merveille dans l’herbe fraîche, trouvant écho entre les branches du grand saule qui se balance en toile de fond. 
 

Jours étranges. Photo : Richard Louvet. 

 

Une mystérieuse Chose a dit e.e cummings* 

C’est au tour de Vera Mantero de nous convoquer dans une allée bordée de châtaigniers qui semble s’étendre à l’infini. Une mystérieuse Chose, a dit e.e cummings* est une apparition, fomentée il y a pile vingt ans par la chorégraphe portugaise, un solo, joué dehors pour la première fois. Au loin, un point couleur terre presque camouflé sur le sentier se dessine, une silhouette titubante. Sa voix nous parvient depuis le lointain, amplifiée, et coule comme un murmure glissé dans notre oreille « une impossibilité, une non-vision, une chute, une tristesse, un chagrin atroce, atroce ». Une litanie de mots répétés, qui dérapent brusquement, volent en éclats de voix puis retombent, toujours ponctués de l’adjectif « atroce » qui déroule au fur et à mesure un certain malaise formulé par cette femme en équilibre précaire.  

Une mystérieuse chose, a dit e.e cummings*. Photo : Richard Louvet. 

Elle avance, corps nu peint d’un brun opaque, mains blanches, visage maquillé, bouche rouge, yeux soulignés de noirs et fardés de bleus, accroche-coeurs dessinés et plaqués sur les tempes. Vera Mantero convoque l’image de Joséphine Baker et l’imaginaire que sa danse a gravé dans les mémoires : corps dénudé, corps noir, frontalement exposé. Ici, c’est comme si les mots venaient abattre peu à peu l’artificialité du maquillage, du corps peint, de la fabrication d’une image pour plonger plus profond dans ce qu’elle représente. Le trajet, effectué en ligne droite et sur des demi-pointes-sabots suggère la vision d’un satyre, d’une créature mi-femme mi-animale, ensauvagée. « Une mystérieuse Chose », voilà ce qu’a écrit le poète américain E.E. Cummings à propos du corps dansant de Joséphine Baker. Vera Mantero s’empare de la « Chose » en question et la complexifie, l’enveloppe de sa nudité peinte comme une icône. Elle substitue au rythme frénétique de la danse de Baker celui de son phrasé haché qui distille une certaine mélancolie, une émotion particulière dans ce bois à ciel ouvert.  

Le trajet dure vingt minutes et mène jusqu’au dernier mot, « joie », lâché dans la douceur d’un sourire alors que la créature est arrivée aux abords des premiers bancs du public, s’est dessinée avec contours et précision, incarnée pleinement dans sa chair, révélant que l’artifice au bout du compte, ne cache plus rien. Une mystérieuse Chose est l’histoire d’un corps qui a poussé, avancé et cette joie comme image ultime vient presque chasser la longue série des « atroce », pour résonner dans le bois, longtemps, longtemps. 
 

Etale 

Au bord d’un étang, Etale est une lente progression en sous-bois à l’ombre d’une fin d’après-midi. Trois danseuses camouflées parmi le lierre et les souches évoluent sur un rythme étiré comme aime à les composer Myriam Gourfink. Mains gantées de noir et vêtements beige, elles glissent de tout leur long sur une pente accidentée parmi les lianes de la végétation et cherchent leurs appuis à même la terre dans un long mouvement qui se déploie en micro gestes. On trouve une variation de ce qui fonde et enracine la danse écrite par Myriam Gourfink depuis des années, l’origine même du mouvement et de ses modulations dans le souffle, la respiration envisagée comme un muscle à travailler et aiguiser avec une infinie précision, qui soutient l’effort et le geste. De cette origine imperceptible découlent le contact, le corps à corps, une appréhension de l’espace décortiquée en multi-directions complexes et du temps en matière tangible à dilater. 

Etale. Photo : Richard Louvet. 

À l’autre bout du champ de vision la musicienne britannique Stevie Wishart joue de la vielle à roue amplifiée et Kasper T. Toeplitz élabore une matière sonore dense, sombre et intense. C’est comme un jeu d’apparition et disparition avec le végétal. Les trois danseuses sont dissimulées au gré du relief du terrain tandis que les deux musiciens exposés produisent un environnement sonore d’une ampleur impressionnante, qui enveloppe tout à fait l’instant. L’attention flotte du végétal aux corps en présence, du vent qui agite les branches à la trajectoire d’un bras levé. Ces aller-retour des sons aux images permettent de construire pour soi-même ses propres imaginaires. Un instant un nuage de moucherons volette sur place dans une brume dorée, alors peut-être saisit-on un trait du projet de la chorégraphe, faire se frotter ce temps tiraillé à celui, toujours en mouvement et en bourdonnement, de la nature, agitée de bouleversements tantôt lents et profonds tantôt violents et fulgurants. 
 

Le retour à la ville loin de ce cadre hors du temps a empêché de savourer le dernier morceau de cette programmation, Sophiatou Kossoko dans l’éclatant solo que lui a composé Robyn Orlin. Cette extension sauvage pousse hors des sentiers battus et on lui souhaite de rester sur le qui-vive, alerte et joyeusement jubilatoire. 


Extension sauvage a eu lieu les 25 et 26 juin 2016, à Combourg et au château de la Ballue, Bazouges-la-Pérouse.