A Banda de Clara Andermatt et João Lucas A Banda de Clara Andermatt et João Lucas © p. Zyada
Critiques Danse festivals

Périphéries actives

Implanté depuis 2009 sur une petite portion du territoire rural au centre du Portugal, le festival Materiais Diversos sonde les reliefs de la création contemporaine, avec une attention toute particulière aux projets participatifs. 

Par Marie Pons publié le 6 oct. 2016

 

Minde, Alcanena et Torres Novas voilà sur le papier l’inscription géographique morcelée dont le festival entend faire un tissu actif. À environ une heure de train de Lisbonne, on découvre trois villages plus que calmes, implantés dans la campagne circonscrite entre une immense réserve naturelle et la ville pieuse de Fatima qui non loin, draine à elle une énergie mystique en tant que lieu de pèlerinage attractif. Le « centre » du festival est une immense fabrique vide, ancienne usine occupée par quelques bureaux, un bar et une black-box, montés de façon éphémère pour l’occasion. Ce lien fort entre le festival et ce territoire reculé est à la base du projet depuis son lancement par Tiago Guedes, qui commence par investir la ville de Minde dont il est originaire. La nouvelle équipe en charge depuis deux ans poursuit cette action d’investissement du terrain, en invitant entre autres le chorégraphe brésilien Marcelo Evelin qui propose cette année un workshop au titre prometteur « Occupy and resist (or cultivate and exist) », où les participants sont invités à investir la ville en montant sur le toit des nombreuses maisons vides et fermées qui bordent les rues de Minde pour « tenter d’en faire quelque chose ». 

 

Fanfare chorégraphique

C’est dans cette optique que l’édition 2016 fait la part belle aux projets impliquant les habitants. À commencer par A Banda la pièce d’ouverture qui commence littéralement en fanfare, co-signée par la chorégraphe Clara Andermatt et le compositeur João Lucas. La « banda » c’est une partie de la fanfare locale principalement composée de jeunes, qui ont travaillé à articuler la pratique de leur instrument à une certaine conscience du mouvement dansé, de l’écriture chorégraphique. On y découvre les individualités qui font le corps d’un orchestre au gré de leurs prises de parole, où chacun explique le choix de son instrument, sa relation au groupe ou à la musique. Il y a une fragilité certaine dans l’ensemble, sublimée par quelques séquences de groupe : une procession en file indienne dans le noir où les instruments deviennent lucioles, un temps d’errance parmi une forêt de chaises vides, des motifs qui rappellent de loin Pina Bausch et sa façon de mettre en relief les « singularités quelconques », personnalités de chaque interprète.

 

Portraits de familles 

Ce même type d’implication est en jeu dans la pièce Family Affair du collectif italien ZimmerFrei. Le projet examine les remous de la société européenne via une exploration sensible de la cellule familiale et de ses contours et ce dans différentes villes et par un prisme de lecture chaque fois spécifique. Après s’être intéressés au thème de la maternité à Budapest ou aux pères à Valenciennes, c’est l’héritage qu’Anna de Manincor, Anna Rispoli et Massimo Carozzi explorent au Portugal. La pièce s’apparente à du théâtre documentaire. Le collectif a passé plusieurs semaines à Torres Novas pour rencontrer, filmer et échanger avec les participants. Chaque famille est filmée à la maison et des scènes de la vie quotidienne alternent avec des portraits individuels où chacun pose les yeux fermés tandis qu’un autre membre de la famille parle sur l’image. Un jeu de désynchronisation son et image mêle ainsi les voix et les réflexions des membres d’une même famille commentant leurs relations. Au plateau ils sont tous là dans une ambiance détendue et bienveillante, couchés ou assis sur des coussins à cour et à jardin. Ils viennent tour à tour parler par bribes aux micros tandis que les séquences vidéos défilent en fond de scène. Au fil de la pièce des expériences uniques et complexes dressent par touches des portraits de familles qui flanchent et cherchent des solutions pour vivre ensemble, via un croisement des générations qui se révèle à la fois émouvant et éloquent.   

 

Ventriloquie

Tutuguri au titre inspiré par un poème d’Antonin Artaud est un étrange solo de Flora Détraz. C’est un bloc de silence qui se peuple de voix multiples, enfouies, semblant venir de loin et en l’occurrence surgissant des entrailles de la performeuse ventriloque. Du corps de l’interprète et chorégraphe montent peu à peu des borborygmes qui se muent en monosyllabes, eux-mêmes modulés en mélodie chantée. De ce corps unique et statique sortent le babil d’un bébé, le grognement d’un chien féroce, une voix limpide de cantatrice et une autre pétrie d’incertitudes. Le corps devient ici matériau conducteur, médium canalisant sans distinction des messages souterrains, grondants. Notre attention est souvent amenée à se porter sur le ventre de l’interprète, poche modulable tantôt emplie d’eau dont elle nous fait entendre le clapotis, tantôt emplie de l’air qui donne vie aux créatures qui l’habitent. Prêtresse-oracle ou statue-totem aux cheveux dressés sur la tête et aux paupières et paumes bleues électriques, Flora Détraz tient le tout avec une belle présence. Oiseau intriguant, elle s’inscrit par cette première création comme la petite sœur d’un Volmir Cordeiro ou d’une Marlène Monteiro Freitas, avec son goût certain pour la métamorphose, pour jouer avec la plasticité du corps et de la voix et l’appétit de forger des créatures difficiles à cerner. 

 

Mémoires de danseur-ses

Trois grands tableaux noirs se barbouillent rapidement de craie blanche pour dérouler la mémoire de trois grands noms de la danse portugaise qui se tiennent debout sur le plateau : Sílvia Real, Miguel Pereira et Francisco Camacho. Par bribes, mots choisis et en plusieurs langues ils racontent leurs vies de danseurs et chorégraphes, actifs depuis les années 80. Des prénoms, des lieux, des citations ou réflexions personnelles dessinent une cartographie sélective de leur vie. Puis les souvenirs inscrits s’effacent, se raturent et se réécrivent sous nos yeux, telle une pâte modifiable susceptible de re-sculpter et déformer chaque histoire à l’infini. En tout, ce sont vingt années de pratique et d’histoire de la danse condensées et saisies dans la matière du présent. En émerge ce qui est inscrit dans le corps durablement, à l’image des séquences dansées par le corps sculpté de Francisco Camacho qui exécute des réminiscences de barre classique ou de chorégraphies tendance danse moderne. Ce sont aussi des images, comme celle de Sílvia Real se débattant avec un lyrisme forcé dans une immense robe bouffante de tulle qui semble peu convenir à son caractère. Ou entendre des récits, comme le passage très drôle où Miguel Pereira affublé d’un tee-shirt « So you think you can dance » mime et narre le souvenir d’une audition surpeuplée et ratée chez Pina Bausch. Le rythme se cherche encore un peu en cette veille de première mais cette dernière pièce conclut par un point savoureux la découverte d’un festival étonnant à plus d’un titre. 

 

Materiais Diversos a eu lieu du 15 au 24 septembre à Minde, Torres Novas et Alcanena au Portugal