Pauline Julier, <i>Naturalis Historia</i>, 2017 Pauline Julier, Naturalis Historia, 2017 © Pauline Julier
Critiques arts visuels

Par la barbichette

Pauline Julier est artiste chercheuse, elle tire de connaissances préexistantes, d’images d’archives ou de ses conversations avec des « savants », des faisceaux de significations hétérogènes où l’anthropologie se confond avec la mystique ou encore l’anticipation, les mots avec les images. 

Par Alain Berland publié le 3 nov. 2017

Il arrive parfois, après avoir visité un lieu d'exposition, que l'on puisse emporter une œuvre chez soi. Au CCS, il faut être attentif, c'est une simple feuille A3 pliée en quatre qui est disponible, au rez-de-chaussée, en face du comptoir d'accueil. Intitulée Strates & Nature, elle contient une conversation de l'artiste, Pauline Julier, avec le sociologue, anthropologue et philosophe, Bruno Latour. Le document paraît pauvre, il ne reproduit qu'une image couleur, cependant il livre, par le jeu des questions et des réponses, une profonde réflexion sur la nature et ses multiples définitions à l’ère de l'anthropocène.

On l'aura compris, le choix de Pauline Julier, jeune artiste formée à Sciences Po, Paris et à l'école nationale de photographie d'Arles, de débuter la monstration par un texte est loin d'être un hasard. Et si la parole de Bruno Latour y fait œuvre, on trouvera, ailleurs, sous la forme de projections, les propos de Philippe Descola, de Giacomo Leopardi ou encore ceux de Pline l'Ancien. 

Pauline Julier, Naturalis Historia, 2017 © Pauline Julier

Attention au malentendu cependant, Naturalis Historia ne présente pas un commentaire ou une fiche méthodologique des lacunes ou des analyses d'une série d'événements et nous ne sommes pas dans une exposition pédagogique qui emprunte au reportage ou à l'inventaire.

Si l'artiste travaille les mots comme des images et les images comme des mots, déployant dans l'espace les paroles de penseurs et de poètes, c'est parce que les mots et les formes utilisés ont pour fond commun de posséder des significations hétérogènes. Autrement dit, au CCS, le langage s'écarte de son habituelle dimension informationnelle et prend, à l'instar des formes, une plasticité poétique et sensorielle ; signes et formes peuvent alors s'opposer, se compléter, interagir et construire un nouveau paradigme qui unifie l'espace et propose une nouvelle manière de faire une exposition entre essai et art visuel. 

À l'origine de Naturalis Historia, il y a la découverte par Pauline Julier de l'image de la plus ancienne forêt du monde. La représentation scientifique d'une forêt âgée de 300 millions d'années réalisée par un illustrateur à partir des recherches de scientifiques sino-américains dans une mine de charbon chinoise. Reproduisant cette image à petite échelle, l'artiste s'interroge sur ce qu'était le monde avant la pensée humaine. À partir de cette forme sensible et scientifique elle montre une réalité fragmentaire sans volonté d'exhaustivité. Un montage d'images et de mots qui se mettent en tension où tout est point de départ et jamais d'arrivée. Ainsi la très poétique proposition de Pauline Julier déplie une atmosphère nocturne qui propose des images, des textes, des sons et même des lieux dans le lieu : à l'exemple d'un belvédère et d'une grotte, deux espaces à regardeur unique, propices à la méditation, ou du dialogue de Leopardi, Histoire de la Nature et d'un Islandais. Ce film à lire projeté sur un mur au niveau de la plinthe devient le point de départ d'un long métrage encore en cours de montage avec le comédien Jean-Quentin Châtelain. Ou bien encore à l’exemple d'un court-métrage qui enregistre, dans la cathédrale de Naples, la cérémonie du miracle de la liquéfaction du sang séché de San Gennaro – un des saints qui protège la ville de la peste et surtout des éruptions mortelles du Vésuve. Filmé par l'artiste, le dispositif est complexe : la scène côtoie des images d'éruptions volcaniques et le texte de Pline l'Ancien qui mourut pour avoir observé le volcan de trop près. Ce sont ces pensées intuitives, théorisant au-delà des données ces relations entre sciences et croyances, entre raisons et déraisons, qu'explore l'exposition de Pauline Julier. Rappelant poétiquement que sachants et ignorants se tiennent depuis toujours par la barbichette.

 

> Pauline Julier. Naturalis Historia, jusqu’au 17 décembre au Centre culturel Suisse, Paris