<i>Pourquoi nous ne sommes pas ensemble </i>de Anaïs Cloarec et Antonin Le Brun Pourquoi nous ne sommes pas ensemble de Anaïs Cloarec et Antonin Le Brun © p. Mélina Jaouen
Critiques Théâtre

Non-amour

Prenant le contre-pied d'une énième œuvre sur l'amour, la conférence théâtrale Pourquoi nous ne sommes pas ensemble de Anaïs Cloarec, a trouvé son chemin vers l'intime à l’occasion de la deuxième édition d’Obliques, festival brestois des écritures scéniques du réel.

Par Anne Yven publié le 14 nov. 2016

La pièce Pourquoi nous ne sommes pas ensemble, de et avec Anaïs Claorec, est grave parce que son postulat n'est pas tendre. Elle est légère car elle raille nos propres travers. Pour répondre à cette apostrophe rhétorique sans point d'interrogation, posons ce qu'elle n'est pas.


D'abord, la comédienne et co-auteur Anaïs Cloarec, n'en fait pas une démonstration imbibée du cynisme de sa génération. Le trentenaire ne cède pas à la mode anti-mièvrerie qui glorifie un geek capable de résoudre une équation existentielle en trois punchlines et gifs illustrés. Un tropisme dont les médias et réseaux sociaux nous abreuvent. Il ne s'agit pas non plus d'une tentative de définition de l'amour, bien qu'elle soit le fruit d'années de lecture. C'est pourtant là que le comique naît, car Pourquoi nous ne sommes pas ensemble est présentée comme une « conférence théâtrale ». En s'appuyant sur un corpus d'auteurs contemporains (Sophie Calle, Joël Pommerat, ou encore Albane Gellé poétesse à qui l'on doit Je te nous aime), elle mêle expériences personnelles et références littéraires, avec un amour du détail contagieux.
 
Anaïs Cloarec et Antonin Le Brun – co-auteur et complice sur scène – ont deux cœurs et parcours qui, logiquement, les prédisposaient l'un à l'autre, mais ils n'ont pas succombé. Un drame ? Quelle question, non ! Seulement le point de départ d'un art dramatique qui décrit et effeuille. Pour déshabiller ses contemporains, Anaïs Cloarec se montre dans un striptease opéré sans lever de rideau. Les spectateurs entrent dans la salle sur le plateau. Pas de coulisses. Sur les murs, lettres, dessins, photos, raturés, scotchés, exposent l'enquête au grand jour. Ce théâtre-là n'est pas un roman. On pense à cette phrase de Nina Bouraoui « Je ne veux plus être dans le roman mais dans la vie. 
»1 À l'issue de la représentation, des commentaires confirment que l'opération à cœur ouvert a fonctionné : « Tu crois vraiment que ces portraits étaient les siens !? » Fiction ou vérité ? Ces papiers-là ne font pas tapisserie. Ils sont preuves de vies, couches de peau, sédiments palpables. « Ne pas faire semblant, surtout. Je n'ai pas besoin de faire de lumières, par exemple. J'aime partir de l'intime, de ma vie personnelle, et la mettre au plateau de façon assez crue » déclare la comédienne.

Connaître par cœur le parcours ne facilite pas forcément l'ascension, l'inattendu vient toujours brouiller la piste, l'inconnu nous dépasse. Le duo questionne ce qui n'existe pas. Ils baptisent ce qui n'est pas né. Ils souhaitent (se) l'expliquer, par A + B. « Grand 1 », le point de vue des amis, des psys, les références cinématographiques autour de ce fameux grand amour : « Tout le monde a un avis sur le célibat des autres ! » scande la comédienne. « Grand 2 » : les trajectoires. Et cette question du comédien : « Pourquoi l'autre fait de moi quelqu'un de meilleur ? » « Grand 3 » ce qu'en dit la science. Conférencée, vulgarisée, à la télé, les réactions chimiques, biologiques, hormonales montrent qu'il n'est pas sorcier de tomber amoureux. L'Américaine Helen Fisher, anthropologue star, décortique même genres et mœurs, montrant qu'un traitement froid est possible. Mais alors « Pourquoi l'amour fait mal ? » questionne Eva Illouz, autre référence tutélaire de la pièce. 

Enfin, vient la philosophie. Dans Le banquet, Platon distingue l'amour égoïste, basé sur la possession de l'autre, objet, et l'amour authentique qui délivre de la souffrance du désir et conduit jusqu'au divin. Schopenhauer, cité dans une parodie de Nicolas Grimaldi, philosophe médiatique, n'y peut rien, l'auteur lâche prise : « Le désir est un symptôme on ne l'a pas eu. Beaucoup d'amour mais pas d'état amoureux. »

Anaïs Cloarec et Antonin Le Brun ont donc choisi d'en rire. À contre-pied de la dérision d'un Woody Allen, qui l'avait mis en scène par un match de tennis
2, c'est par une habile mise en abîme que ce non-couple clôt la démonstration en s'en remettant au hasard. Comme des quilles, on peut être bousculé, se toucher sans tomber. La pièce est une réussite parce qu'elle reste un jeu qui émancipe et décloisonne. Le spectacle n'est jamais plus vivant que lorsqu'il expose l'impossibilité cartésienne de tout saisir, mais ne se lasse pas d'essayer. « Nous faisons du théâtre pour mieux voir » est la raison d'être d'Obliques, festival des écritures scéniques du réel, auquel on souhaite longue vue.

 

1. Dans l'ouvrage Nos baisers sont des adieux Nina Bouraoui (2010).

2. Dans Annie Hall en 1977. Allen renouvèle le genre de la comédie romantique.

p. Mélina Jaouen

 

Obliques (co-organisé par le Théâtre du grain, le Maquis et le collectif Inflexion) a eu lieu du 28 octobre au 6 novembre à Brest.