<i>Des plaisirs inconnus</i> Des plaisirs inconnus © Arno Paul.

No name, no fame

Et si vous ne connaissiez pas l’auteur du spectacle que vous alliez voir ? Des plaisirs inconnus du Ballet de Lorraine faisait, avec sa première mondiale, l’ouverture du festival Dance Umbrella. Une pièce qui a fait parler d’elle pour son principe d’anonymat. 

Par Christine De M publié le 12 oct. 2016

Le Ballet de Lorraine présentait vendredi dernier à Sadler’s Wells sa nouvelle production – Des plaisirs inconnus. Cinq chorégraphes venu(e)s livrer cinq pièces courtes et auxquel(le)s il fut offert le challenge de créer sans signer. Tout le monde est anonyme, ou presque. Chorégraphes et compositeurs, créateur lumière, designers costume et scénographes. Les noms des danseurs sont les seuls à figurer sur la feuille de salle. Stars de la soirée, centre de l’attention collective ?

 

Fictions

Parler de ces Plaisirs inconnus, c’est surtout partager l’impatiente effervescence d’après spectacle. L’implication de chacun à chercher et récolter des indices, à se rapprocher innocemment des personnes dont on suppose qu’elles connaissent la vérité. Pourtant, il n’y aura pas de point final. L’identité des chorégraphes ne sera jamais révélée. Aucun ultime auctorial ne viendra canaliser nos bifurcations. De cette expérience naîtra une certaine frustration, c’était inévitable. Bien qu’en danse contemporaine il y a toujours une part d’aventure dans la découverte d’une nouvelle pièce, on demande ici au public une sorte de saut aveugle dans l’expérience. Se déplacer au théâtre, d’abord. Goûter. Puis douter.

Photo : Arno Paul 

Quelle fenêtre nous ouvre l’absence de signature ? Celle de considérer l’œuvre en soi et pour soi. La rendre disponible à nos imaginaires fantastiques, lui autoriser des parrainages issus de nos références respectives. Avoir la liberté d’être mu ou indifférent, et ce, sans expertise savante, sans jugement dernier. Nos échos ne se frotteront qu’à ceux des autres. Et si toutefois l’on ne joue pas à deviner, joue-t-on au moins à interroger ce qui varie entre les écritures chorégraphiques. On remarquera un écart dans la façon de traiter le groupe, l’individu, l’espace, l’adresse, le rapport au son et au rythme. On mettra à l’épreuve son regard et on aiguisera son filtre perceptif. La vérité – cette vérité que malgré tout on ne peut se résigner à chercher – importera finalement peu. Barthes disait qu’en littérature la naissance du lecteur devait se payer de la mort de l’auteur. Aussi tente-t-on ici la naissance du spectateur. Et peut-être aussi celle des danseurs.

 

Et si les œuvres changeaient d’auteur ?

Les interprètes du Ballet de Lorraine représentaient un échantillon de ces ouvriers de la danse qui s’éprouvent sans relâche à donner densité organique et articulation habitée à un discours, une idée, une spatialité auctorials. Les danseurs hébergent ces écritures comme autant de couches sédimentaires et en sont peut-être la trace et la mémoire la plus vive. Rendus puissants par le dispositif de Plaisirs inconnus, ils dansaient ensemble et parlaient en leurs noms. Ils étaient là, à visage découvert. Conscients pour sûr de leur rôle central dans la réception du projet, de leur devoir de transcription et de leur puissance d’interprétation une fois sur scène. Ils faisaient partie de ces personnes qui savaient mais ils disaient tout ce qu’ils pouvaient. Ils étaient nos seules pistes. Ils formaient un groupe à l’unisson ou explosaient en individualité. Ils étaient 26 et aussi précis et méticuleux soit le travail de répétitions en studio, ils n’avaient pas tous la même façon de porter leur tête, de tenir leurs bras. Ils n’avaient pas la même voix ni le même regard. Ils n’avaient pas les mêmes pieds, la même façon de quitter le sol et de marcher. Ils nous proposaient une écriture qu’eux-mêmes écrivaient. On s’était cru démuni de repères mais on a fini par ne plus chercher la même chose. En faisant l’économie d’une révélation, le Ballet de Lorraine nous invitait à habiter les limbes de nos doutes et à méditer avec eux sur un autre sens du trajet.

 

1. Référence au livre du même nom écrit par Pierre Bayard (Les éditions de minuit, 2010).

 

> Des plaisirs inconnus du Ballet de Lorraine a été présenté les 7 et 8 octobre à Sadler’s Wells, Londres (Dane Umbrella). Du 5 au 9 novembre à l’Opéra national de Lorraine, Nancy.