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<i>La bonne nouvelle</i>, de Benoît Lambert et François Bégaudeau La bonne nouvelle, de Benoît Lambert et François Bégaudeau © p. D. R.
Critiques Théâtre

#N’ayezpluspeur

Dans un huit clos évoquant un plateau télé, un épisode de Confessions intimes ou un groupe de parole, six quadragénaires racontent leur désintoxication du capitalisme. Ensemble, Benoît Lambert et François Bégaudeau prêchent La bonne nouvelle. 

Par Emmanuelle Tonnerre publié le 24 nov. 2016

Le visage couvert d’une épaisse couche de terra cota orange qui n’a rien à envier au tout nouveau président des États-Unis, Patrick entre en scène, petites fiches à la main. À la fois chauffeur de salle, présentateur et maïeuticien, Patrick est une sorte de gourou : constats morbides, vérités clés en main… Nous, public, sommes tous des victimes que La bonne nouvelle a le devoir d’éclairer. Notre mal : le capitalisme. Notre remède : les témoignages des six rescapés que Patrick a réunis ce soir et qui ont le devoir, en bons missionnaires, de produire chez d’autres l’étincelle de la désaliénation et de l’insoumission. « Car comme vous ils (les six) ont ignoré la cause des causes. »

On ne dit pas travailleurs, on dit collaborateurs

Parce que chaque personnage est un stéréotype à multiples facettes, on peut tous se reconnaître dans leurs besoins de dépassement, de gagne, de conquête, de désir. Ce que les orchestrateurs de La bonne nouvelle (inspirés par Frédéric Lordon) nomment les « affects libéraux ». Sentiments positifs, porteurs, aussi libérateurs et valorisants que fondamentalement illusoires et destructeurs. Assis bien droits sur leurs tabourets en avant-scène, en costard ou en robe, ces ados des années 1980 incarnent la réussite et la respectabilité : femme politique, commercial, actionnaire de grandes entreprises… pour en arriver là, le capitalisme a été leur valeur la plus solide, leur moteur le plus immuable. Le mauvais élève, qui bloque toujours en entendant des mots de plus de 3 syllabes a réussi à enterrer ses humiliations de dernier de la classe en épanchant sa soif de réussite dans le commerce. L’intello hyperactive et féministe a trouvé dans l’entreprise un espace dégenré : « Dans le privé, tant que tu fais ton travail, ça te soulage d’être née avec un utérus. » Le chercheur en mathématique fondamentale frustré a trouvé l’adrénaline de maximisation perpétuelle des intérêts individuels en basculant dans la prospective économique. Le bon chrétien conservateur a tout simplement pu « devenir son père » : riche, optimiste, avec une vie confortable et pleine de réussite.

Ensemble, ils racontent l’excitation perpétuelle de leur ancienne vie, le plaisir absolu à utiliser l’anglais dès que possible, pour la beauté, « sans mettre trop d’accent ». Ils avancent en sous texte à quel point leur lexique d’entreprise a changé leur rapport au monde, faisant disparaître les « problèmes », les « salariés », les « licenciements » et les « stagiaires ».

Jusqu’aux limites. Un départ en congés maternité, une photo sur un power point, un dîner raté… de petits éléments qui ont fissuré leur foi et leur a permis de s’engager auprès de La bonne nouvelle. Si le propos de François Bégaudeau est que « le libéralisme est une religion comme une autre », on a vite fait de comprendre qu’un dogme peut vite en remplacer un autre. Libérés de leurs chaînes capitalistes, les six champions donnent tout ce qu’ils ont dans cette nouvelle entreprise de quête de bonheur. Propager La bonne nouvelle a un prix, reste à savoir si on peut payer en carte bleue.

 

> La bonne nouvelle, de Benoît Lambert et François Bégaudeau, a été créée du 3 au 18 novembre au théâtre Dijon Bourgogne. Les 22 et 23 au Cratère, Alès ; les 29 et 30 novembre à l’Espace des arts, Chalon-sur-Saône ; du 7 au 9 décembre à la Filature, Mulhouse ; du 13 au 16 décembre au théâtre de Sartrouville Yvelines ; du 6 au 21 janvier au théâtre de la Commune, Aubervilliers ; du 25 au 27 janvier à la Comédie de Béthune, du 31 janvier au 2 février au Théâtre Sénart, Lieusaint.