Chantal Akerman <i>exposition Maniac Shadows</i> Chantal Akerman exposition Maniac Shadows © p. de l'artiste
Critiques arts visuels

Chantal Akerman

En 2015, le monde du cinéma était en deuil : Chantal Akerman, reconnue comme l’une des cinéastes pionnières de la modernité, se donnait la mort. La Ferme du buisson étire son aura jusque dans les arts-plastiques en lui consacrant une exposition à partir de l’une des ses dernières installations vidéo. Comme une préfiguration, Maniac Shadows troque la pellicule de film contre celle que la vie laisse sur son passage.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 16 févr. 2017

D’emblée, dans une salle aux murs nus et blancs que seules les voix de Chantal Akerman et de sa mère habillent, l’univers de la cinéaste transcende la pellicule de film, l’image matérielle. Et puis ces mots : « Ça s’efface… Il faut absolument que je le photocopie parce qu’il n’y aura plus de trace. » « Le », c’est le journal de la grand-mère de Chantal Akerman, morte à Auschwitz, que sa mère, rescapée, lui traduit. Cette création radiophonique, Marcher à côté de ses lacets dans un frigidaire vide, tisse en quelques bribes, non seulement un maillage familial et féminin noué par un génocide mais aussi une démarche artistique vacillant sans cesse entre présence et absence, triturant « ce qui a été » avant qu’il ne sombre définitivement dans le néant.

Cette voix rauque et caractéristique de Chantal Akerman reste un fil d’Ariane tout au long de l’exposition : la pièce maîtresse, l’installation Maniac Shadows, se déplie autour d’une vidéo dans laquelle la cinéaste lit des extraits de son livre autobiographique Ma mère rit. L’écho des phrases inquiètes, décrivant la maladie d’une mère et l’angoisse d’un enfant à son chevet, emplit et relie les espaces. Dans la salle de droite, un triptyque vidéo : scènes d’intérieur désert, ombres glissant sur un mur ou sur une plage, rumeurs des rues de Paris, Bruxelles, New York ou Tel Aviv, plans fixes sur les façades d’immeubles saisies dans l’embrasure d’une fenêtre. Ces images en mouvement se répercutent, dégradées et fumées, au-delà de l’écran comme si leurs ectoplasmes courraient sur les murs contigus. Dans la salle de gauche, ces mêmes scènes, immobiles cette fois. Les photogrammes s’organisent en une mosaïque d’instants pétrifiés : un rai de soleil face à une lampe allumée, une femme assise dans un métro, une trace sur un parquet, un store éventré. Le mouvement les a quittés, la lumière ne danse plus, le souffle du vent s’est tari. L’absence semble habiter l’espace, quand bien même une silhouette s’introduit dans le cadre. Les objets et les ombres, imprégnés d’existence – quelqu’un a ouvert cette fenêtre ou s’est couché sur ce lit – deviennent les signes d’une vie qui s’évapore. Alors on fixe, au aguets, cette porte entrouverte et traque les variations silencieuses du carré lumineux qui s’allonge sur le sol. Et plus on fixe, plus le sentiment d’une finitude envahit cette atmosphère hopperienne, houlant la sensation d’être pleinement en vie à ce moment précis de la contemplation.

Chantal Akerman dérive librement entre le cinéma, les arts-plastiques et la littérature à la manière des particules lumineuses dans le champ de sa caméra ; légères, insaisissables, aveux fébriles d’être tout à la fois au monde et de s’y soustraire. De même, Maniac Shadows échappe à toute définition. D’ailleurs, à quoi bon définir quand il s’agit de pénétrer dans un territoire où les mots ne vont plus, où l’image s’effrite ? Pour dire le temps, l’espace, la mort – ces grands régisseurs de l’existence – Chantal Akerman les arrache à la platitude conceptuelle pour lui préférer l’étrangeté de l’intuition. Chacune des prises de vue décompose les oppositions (vie/mort, intérieur/extérieur, fixité/mouvement, images/mots, lointain/proche) et comble l’impossibilité d’exprimer en les fusionnant. Chaque objet, capté à la manière d’une nature morte, ouvre une béance où se noient les certitudes. En puisant dans le banal ces moments épiphaniques rares, Chantal Akerman dégage le quotidien de toutes les normes qui le formalisent. Dans le sillage de sa grand-mère qui confiait à son journal : « Je suis une femme ! Je ne peux pas dire à haute voix tous mes secrets et mes pensées. Je peux juste souffrir en cachette. Tu seras mon seul confident, tu ne vas jamais me trahir. »

 

> Chantal Akerman, Maniac Shadows, jusqu’au 19 février à la Ferme du buisson, Noisiel