Vue de l’exposition <i>Fabio-Mauri-Retrospettiva a luce solida</i> au musée Madre, Naples, 2016 Vue de l’exposition Fabio-Mauri-Retrospettiva a luce solida au musée Madre, Naples, 2016 © p. Amedeo Benestante
Critiques arts visuels

Mauri Rétrospective

Le musée d’art contemporain de Naples consacre une ample rétrospective à l’artiste pluridisciplinaire romain Fabio Mauri (1926-2009), grande figure de la scène artistique italienne de la seconde moitié du XXe siècle. Visite critique.

                                                                                                      

 

Par Valérie Da Costa publié le 9 janv. 2017

Avec son titre : Fabio Mauri, retrospettiva a luce solida (Fabio Mauri, rétrospective à la lumière solide), l’exposition organisée au Madre par son directeur Andrea Viliani et la critique d’art Laura Cherubini, se place sous le registre du cinéma, médium qui n’a cessé d’occuper l’artiste pendant ses 60 ans de création. Mais l’exposition, par son ampleur, doit aussi se lire comme une rétrospective à travers laquelle on circule parmi les différents aspects de l’œuvre de l’artiste, très souvent montrée en Italie, beaucoup plus rarement en dehors de la péninsule. À titre d’exemple, en France, seul le Fresnoy, sur une proposition de Dominique Païni, lui avait consacré une exposition en 2003 (Fabio Mauri - L’écran mental).

Fabio Mauri fut une figure centrale de la scène artistique romaine de la fin des années 1950 ; artiste et intellectuel en dehors de toute tendance artistique à l’exception, au début des années 1960, de sa présence avec les artistes de la Piazza del Popolo (Giosetta Fioroni, Franco Angeli, Mario Schifano, Jannis Kounellis, Pino Pascali…).

Son œuvre très abondante a tout autant traversé l’espace de la peinture, avec ses toiles monochromes (Schermi) (Ecrans) porteuses parfois des mots « The End » ou « Fine », réminiscences visuelles de l’espace du cinéma, l’installation, l’écriture et la mise en scène de théâtre qui seront à la base de son travail performatif. Ce sont tous ces modes d’expression que la vaste exposition du Madre propose de parcourir, déployée sur trois étages, la plus importante réalisée à ce jour, plus de 20 ans après celle de la Galleria Nazionale d’Arte Moderna (GNAM) de Rome en 1994 (commissariat : Carolyn Christov-Bakargiev, Marcella Cossu) conçue du vivant de l’artiste.

C’est par le souvenir incessant et hantant de la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement de la domination de la pensée nazie et fasciste que s’ouvre l’exposition.

Dans un même espace, se trouvent confrontés des parties de l’installation Ebrea (1971), la reconstitution en cire de la salle du Grand conseil fasciste (qui signe la fin de la dictature de Mussolini), les photographies agrandies du livre d’artiste Manipolazione di cultura (1971-73) (où Fabio Mauri à partir de photographies issues de revues allemandes nazies opère un système de montage pour créer une disjonction entre l’image et sa légende) ou encore des performances. Ces performances : Senza titolo (1992), Ideologia e Natura (1973), Europa bombardata (1978) fonctionnent pour des performeuses uniques alors que Fabio Mauri a aussi réalisé plusieurs grands projets performatifs collectifs (Che cosa è il fascismo (1971), Gran serata futurista 1909-1930 (1980) ou encore Che cosa è la filosofia. Heidegger e la questione tedesca. Concerto da tavolo (1989)) dont l’exposition montre les captations vidéo.

La confrontation côte à côte d’Ideologia e Natura et Senza titolo réalisées à 20 ans d’écart est ici très bien vue. Car quand la première, déjà très souvent montrée dans les musées et galeries, met en scène une jeune fasciste qui habillée en balilla se déshabille et se rhabille, l’autre, réinterprétée pour la première fois depuis sa création en 1992, place autrement dans un contexte contemporain les enjeux de la vulnérabilité du corps nu et de la perte de son identité en se débarrassant de toute citation à la soumission de l’autorité.

Si les projections sur corps et sur objets occupent l’artiste à partir de 1975, celles-ci se trouvent rassemblées dans l’une des salles du dernier étage du musée. Après avoir travaillé avec Miklós Jancsó et Pier Paolo Pasolini – l’artiste projette leur propre film sur les corps des deux réalisateurs : Psaume rouge pour le premier et L’Évangile selon saint Matthieu pour le second, renvoyant ainsi physiquement et conceptuellement leurs propres images – l’artiste choisira dans un second temps des corps anonymes qui deviendront réceptacles d’autres images cinématographiques. C’est un torse d’homme qui reçoit Viva Zapata !, et celui d’une femme, La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc.

Placés au cœur d’un environnement sonore cacophonique (tel que Fabio Mauri l’avait pensé lors de l’une de ses premières présentations en 1975) aux côtés d’autres projections sur objets (balance, ventilateur, récipient rempli de lait), ces deux performances en face à face surprennent dans l’inégalité de leur monstration : la femme est entièrement nue quand l’homme n’a que le torse dévêtu. On sait que même si l’artiste prônait une certaine nudité pour la mise en forme de ses Projections, l’exposition au Fresnoy, réalisée avec Fabio Mauri, montrait ces deux mêmes performances dans une égalité de dispositif : la femme vêtue d’une combinaison blanche et l’homme d’une chemise blanche. On ne peut donc que s’interroger sur le choix du dispositif retenu par le Madre à l’heure où il convient de placer femme et homme à égalité.

Mais la découverte de cette très belle proposition reste l’ensemble extraordinaire des maquettes d’exposition qu’il concevait avec l’aide de l’artiste et assistant Claudio Cantelmi. On y voit la précision avec laquelle Fabio Mauri pensait ses expositions, ne laissant rien au hasard, lui qui fut aussi un artiste théoricien et penseur prolixe dont les écrits font partie intégrante de sa grande œuvre.

 

> Fabio Mauri, Retrospettiva a luce solida jusqu’au 6 mars au Madre, Naples, Italie