<i>9000 pas</i> de Joanne Leighton 9000 pas de Joanne Leighton © p. Laurent Philippe

Marcheuse-veilleuse

Dans la cité des ducs de Bourgogne, la chorégraphe belgo-australienne Joanne Leighton fait les 9000 pas à l’occasion du festival Art Danse. Une première étape millimétrée qui s’inscrit dans un processus au long cours sur le pouvoir d’évocation de la marche.

Par Léa Poiré publié le 30 janv. 2017

 

Propulsés dans l’écrin de dorures, d’ornementations et de boiseries bleu ciel de la salle du grand théâtre de Dijon, sur le plateau à la pente challengeuse, c’est un grand rectangle blanc aux reflets scintillants qui s’offre à nous. Une danseuse franchit l’espace d’une marche volontaire et rythmique sur les premières notes de Drumming, partition pour percussions et voix composée par Steve Reich. « Malgré les raisons qui auraient pu me pousser à ne pas utiliser cette musique très écoutée, très connotée dans la danse, elle était tellement complice avec l’écriture chorégraphique qu’elle ne pouvait pas ne pas exister » explique Joanne Leighton.

La rythmique obsédante résonne avec les marches circulaires, spirales infinies, des six interprètes qui se suivent, se croisent, se remplacent dans des trajectoires hypnotiques distordant les espaces vides et dépliant à loisir le motif de la boucle. La pièce est savamment régie selon la suite de Fibonacci, qui entretient des relations ténues avec le nombre d’or et dans laquelle chaque chiffre est l’addition des deux précédents (0, 1, 1, 2, 3, 5, 8). À mille lieux de tomber dans une intrigue complotiste digne du Da Vinci code, 9000 pas dompte les relations de temps et d’espace.

 

 

Sites d’humanités

Avec la marche comme matière première de la chorégraphie, le sol crisse sous les pas des danseurs. Par ce temps glacial on pourrait croire à de la neige, mais ce sont deux tonnes de sel marin qui recouvrent le plateau d’un épais tapis minéral. Blanc, sourd, abrasif, le sel comme élément naturel qui nous relie tous, ainsi remué, produit une poussière vaporeuse captant la lumière douce et changeante de Sylvie Mélis.

Dans une seconde partie, la marche évolue en rondes et gestes efficaces. Le sel projeté éclabousse les coulisses et les fauteuils d’orchestre dans de grands éclats sonores. Le minéral et la marche replacement la pièce dans la notion de site que défend la chorégraphe. « La marche est présente depuis toujours dans notre voyage d’humanité, elle se relie aux migrations, aux manifestations, comme la dernière “Marche des femmes”, et se partage. C’est la même chose avec le sel marin, c’est notre ancien système d’échange, il fait partie de notre histoire, de notre humanité » explique-t-elle.

Désert de sel ou étendue arctique, comment recréer au plateau, lieu des imaginations, un site ? Joanne Leighton entretient la notion sur scène et hors scène comme avec Les Veilleurs, œuvre interprétée par 732 volontaires abrités sur les hauteurs de la ville de Belfort (2011-2012), Rennes (2012-2013) ou encore Freiburg (2015-2016) dans une construction de bois ouverte sur l’horizon. Projet collectif d’une expérience solitaire, ils sont les veilleurs individuels de la cité, une heure au lever et une heure au coucher du soleil pendant une année entière. Dans 9000 pas, les concepteurs des abris, Tovo et Jamil, encadrent le tapis de sel de structures en bois pour recréer le site dans une démarche que la chorégraphe nome « un processus inversé ».

9000 pas, créée en 2015, compose le premier jalon d’un travail sur la marche que Joanne Leighton expérimente par ses Walks, randonnées silencieuses, et sa recherche actuelle autour des Songlines d’Australie, littéralement « pistes de chants ». Les paroles permettent de retrouver les chemins suivis par les aborigènes. En s’inspirant de cette tradition, cartographies intimes du territoire et des héritages, Joanne Leighton se demande quelles sont, aujourd’hui, nos Songlines ?

 

 

> Art Danse, du 17 janvier au 1er février, Dijon

> 9000 pas de Joanne Leighton, les 21 et 22 mars au Théâtre 71, Scène Nationale de Malakoff ; les 24 et 25 mars à Klap Maison pour la danse, Marseille