<i>Hearing</i> d'Amir Reza Koohestani, Hearing d'Amir Reza Koohestani, © D. R.
Critiques Théâtre

L'oreille qui voit

Amir Reza KOOHESTANI

Avec Hearing, l’Iranien Amir Reza Koohestani  livre une de ses pièces les plus complexes, où l’accusation finit par s’accuser et se condamner à une impossible expiation. 

Par Jean-Louis Perrier publié le 3 juil. 2016

Samaneh, une étudiante, a dénoncé sa condisciple Neda. Durant la nuit du nouvel an, elle a entendu une autre voix que la sienne dans sa chambre. Une voix qui ne peut provenir que d’une conversation avec un homme. Et pourtant, leur pensionnat est une forteresse inaccessible. La gardienne du dortoir effectue son instruction en direct. L’audition (Hearing) est celle des deux jeunes filles, mais la gardienne, qui tente de faire la part des convictions intimes et des faits, est, elle aussi, entendue – au sens juridique – par nous, à travers ses propres absences et ses propres responsabilités. Derrière des accusations, dont se dévoile peu à peu l’irréalité, s’est mise en marche une mécanique de destruction que nous sommes réduits, à notre tour, à imaginer, dans ce que nous croyons savoir de l’Iran.

Hearing, comme son nom l’indique, est d’abord une affaire d’oreille. Il y va du désir d’entendre le désir en même temps que du désir de nuire. D’une double jouissance auditive. Entendre l’interdit fait couple. Entendre une voix masculine. Entendre un dialogue. Moins son contenu, ce qu’il dit, que le simple échange de répliques. Une musique proscrite, qui se joue à deux et sécrète des images fatales de rires et de barbe sous un tchador. Samaneh s’est glissée en spectatrice d’une scène dont le rideau ne se s’est jamais levé. Elle fait récit d’une pièce qu’elle n’envisage pas d’assumer comme auteure. Alors qu’il y va de l’avenir de sa condisciple, de la perspective d’un conseil de discipline et de l’intervention de la police des mœurs.

Une preuve visuelle suppléerait au trop-plein auditif. La technologie y pourvoit. Une caméra-œil, propre à traquer le mensonge et à remonter le temps en tanguant dans l’inconscient. Un dispositif qui permet de rendre synchrones sons et images. Hearing pourrait alors s’intituler « Viewing ». Harnachées d’un fruste appareillage monoculaire, les protagonistes filent dans les coulisses, hantent les coursives du théâtre dans les perspectives, largement codées au cinéma, d’un rêve flou, lointain, qui débouche au détour d’un escalier sur ce qui est peut-être l’image nodale de la situation : un instantané encadré qui semble repeint, où deux jeunes femmes aux visages indéfinissables se font face à se toucher, l’une – est-ce Samaneh ? –, poing levé sur l’autre –  est-ce Neda ? –, dans un geste suspendu, qui peut être aussi bien de menace que de défense.

Dans son ambigüité expressive, l’image est à l’opposé du strict maintien des comédiennes sur une scène où Koohestani ne tolère aucun débordement. Les corps demeurent raidis en simples portants pour les vêtements. Seules les mains et les visages sont visibles. Les bras, comme les masques, tombent. Le jeu passe par l’exposition des paumes tournées en avant, par les mouvements latéraux de la tête, par de rares pas qui ponctuent les séquences. Tout est capté par la voix. Hearing, décidément. Même la véhémence est douce. Les paroles distillent la bonne et la mauvaise foi, l’incompréhension des faits et l’accablement devant la fatalité. Toute souffrance est rentrée. En attente.

Quoique de côté, l’interrogatrice est dans les rangs des spectateurs. Elle les réfléchit obliquement. Elle les implique. Elle leur fait tordre le cou comme aux évidences. Se dessine un triangle qui va prendre de la profondeur en plongeant dans le temps, creusant plus profond autour des faits réels ou irréels. La complexité narrative, qui croise passé et présent, sons et images, trace le labyrinthe d’une expiation impossible, où la faute paraît devoir rebondir éternellement. Le K de Koohestani peut alors dialoguer avec le K de Kafka (Méditations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin. Aphorisme n°40) : « Seule notre notion du temps nous fait nommer ainsi le Jugement dernier, en réalité c’est une cour martiale. » 

 

Hearing d'Amir Reza Koohestani, du 21 au 24 juillet au Théâtre Benoît XII (Festival d'Avignon). 

 

Texte initialement publié dans le n°80 de Mouvement.