<i>Europe connexion</i> de Matthieu Roy Europe connexion de Matthieu Roy © p. D. R.
Critiques Théâtre

Lobbying

Parler du pouvoir des multinationales en croisant agriculture durable et spectacle vivant, c’est possible. La preuve avec Europe connexion de Matthieu Roy.

 

Par Eric Demey publié le 3 janv. 2017

Niveau empreinte carbone, il faudra repasser : Matthieu Roy est allé préparer son dernier spectacle à Taiwan, à l’occasion du dernier festival des arts de Taipei ! Mais le metteur en scène soutenu, par les Tréteaux de France, a de bonnes excuses pour cela : son spectacle sera joué en français et mandarin, et surtout, il intègre à sa compagnie du Veilleur deux comédiens de The Party Theater Group, une compagnie taiwanaise. Il faut dire aussi qu’Europe connexion traite d’un sujet mondial : l’intrication entre les pouvoirs politiques et les puissants lobbys des multinationales. Le texte écrit par Alexandra Badea, qui fait de la mondialisation galopante un de ses terrains d’écriture préféré (voir Pulvérisés, 2012 ), raconte comment l’assistant d’un député au Parlement européen passe du côté des lobbys privés pour favoriser au maximum les intérêts des multinationales de l’agroalimentaire. Les coulisses du pouvoir sur fond de déréglementations et de remises en cause des travaux scientifiques qui résonne avec l’actualité quotidienne. On pense par exemple au passage de Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, chez les fameux banquiers Goldman Sachs. Ou plus récemment encore, à cette action médiatique menée par 100 scientifiques pour dénoncer la mise en doute de leurs travaux sur les perturbateurs endocriniens par les lobbys industriels.

 

Le monde merveilleux des hôtels internationaux

Alexandra Badea a cette singularité de rendre concret, individuel, presque ordinaire, ces phénomènes de société que la presse relate mais que le traitement médiatique conserve trop souvent, pour ainsi dire, dans le domaine du spectacle. Ainsi, dans Europe connexion, l’assistant parlementaire est un produit ordinaire de notre société, qui mène lucidement sa carrière en utilisant l’échelon politique pour pénétrer le milieu ô combien plus rémunérateur du lobbying privé. Une destinée normale pour un individu peu scrupuleux mais pas pire que la moyenne dans ses compromissions morales. Comme souvent avec Badea, l’histoire est menée à la deuxième personne du singulier, un « tu » se traduit sur scène par la présence du narrateur et du personnage, les deux membres d’un couple, qui échangent régulièrement leur fonction. À ce dédoublement s’ajoute celui des nationalités, le couple européen étant doublé d’un couple asiatique.

Puisqu’il s’agit d’un spectacle à dédoublements, Matthieu Roy a choisi un dispositif quadrifrontal et immersif, où chaque spectateur écoute la pièce avec un casque audio. Résultat : un bluffant effet qui évoque cette apesanteur, cette bulle d’irréalité dans laquelle les élites de la mondialisation semblent flotter. Nous sommes tout autour d’un grand rectangle, une chambre d’hôtel international au design luxueux, au lit XXL doté d’une couette hyper épaisse. Ici tous les sons sont suaves et doux, presque magiques, du tintement de la sonnerie d’ascenseur au bruit de ses portes qui s’ouvrent en glissant, de l’effervescence du champagne qui pétille dans la coupe au frottement feutré des pieds sur la moquette épaisse. Un monde moelleux et merveilleux. Ces acteurs de la mondialisation, toujours en transit entre deux avions, sont bien déconnectés de la réalité qu’ils prétendent gouverner : ambiance musicale, paroles susurrées, combinaison des personnages et chevauchement des langues, le spectateur est véritablement transporté hors-sol, en apesanteur, dans un monde-bulle où les lois physiques les plus implacables, celles de notre santé, sont sans cesse remises en cause par des intérêts privés.

 

On peut être bobo sans vivre à Paris

Retour sur terre, près de Poitiers. La compagnie du Veilleur dirigée par Matthieu Roy s’est développée en Poitou-Charentes. À partir de ce début d’année, Matthieu Roy et Johanna Silberstein assurent également la direction de la Maison du comédien – Maria Casarès, sise à Alloue, commune du département de la Charente qui a vu la comédienne Maria Casarès lui léguer sa maison juste avant sa mort, il y a 20 ans. Cela faisait 37 ans que la comédienne exilée d’Espagne en 1936 (son père en était alors le Premier ministre) y résidait régulièrement. Sous l’impulsion de Véronique Charrier, ex codirectrice du festival d’Avignon avec Alain Crombecque, et sous la Présidence de François Marthouret, cette résidence appelée aussi « la Vergne » est devenue depuis un lieu ouvert aux comédiens soucieux d’y travailler leur art.

 « Depuis la naissance de la compagnie du Veilleur, nous avons toujours alterné implantation locale et ouverture à de nouveaux territoires » explique Matthieu Roy. Une philosophie, un rythme, un mode de vie, une forme de respiration pour le directeur d’une compagnie qui conjugue théâtre artisanal et expérimentations technologiques, et qui arpente depuis longtemps la région Poitou-Charentes en termes d’action culturelle et, en même temps, fait voyager ses spectacles, dans le monde entier.

On peut donc être écolo sans avoir la nostalgie de la bougie pourraient s’étonner les contempteurs les plus caricaturaux de la cause verte. Être bobo sans vivre à Paris. Travailler à Taiwan sans courir après les voyages. Il y a dans le centre de gravité de la compagnie un modèle d’équilibre dans les tiraillements auxquels beaucoup de contemporains sont aujourd’hui soumis. Pour preuve, ces quatre piliers a priori bien écartés – « théâtral, agricole, numérique et pédagogique » – sur lesquels Matthieu Roy et Johanna Silberstein comptent désormais appuyer le développement du projet.

Concrètement, la Maison du comédien sera alimentée par l’agriculture locale. La Vergne mêlera résidences théâtrales et projets de permaculture. Suite à des appels à projets, des compagnies françaises et internationales viendront dès cet hiver travailler leurs créations dans de véritables résidences (gîte et couvert offerts). Cet été, la compagnie du Veilleur y jouera certaines pièces de son répertoire en synergie avec la saison touristique. Ouverture au monde et ancrage territorial, théâtre technologique et actions de de proximité, résidence artistique et territoire agricole, la Maison du comédien veut conjuguer des directions que l’on se plaît à opposer pour mieux chercher dans des solutions locales les réponses au désordre global.

 

Europe Connexion de Matthieu Roy (texte Alexandra Badea) a été créée en octobre 2016 à Taïwan (Taipei Arts Festival) ; les 10 et 11 janvier au Théâtre Jean Lurçat, Aubusson ; du 13 au 29 janvier à Théâtre ouvert, Paris ; du 8 au 10 février au Tap, Poitiers ; le 14 février au théâtre de Thouars ; du 21 au 24 février au théâtre de St-Quentin en Yvelines, les 2 et 3 mars à la salle Jacques Brel, Pantin ; du 16 au 25 mars au Théâtre de l’idéal, Tourcoing