Jérémy Demester, <i>Peaches</i>, 2016, Courtesy de l’artiste et de la Galerie Max Hetzler Jérémy Demester, Peaches, 2016, Courtesy de l’artiste et de la Galerie Max Hetzler © Charles Duprat
Critiques arts visuels

L’insoumission des images

Avis aux « accros » aux nouvelles technologies : le Mamc de Saint-Étienne ouvre un sas de décompression avec les expositions de Jérémy Demester (33 engravings for Benji’s Revenge), de Marine Joatton (Un air de famille) et de Marco Tirelli. À la clef, un émerveillement profane et une exploration du cerveau humain sans réalité augmentée ni intelligence artificielle. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 8 nov. 2016

À 28 ans, Jérémy Demester, lauréat du prix des Partenaires, avoue déjà avoir « été saoulé d’images ». Un argument compréhensible : si en 2008, Google estimait à 1 000 milliards le nombre d'images sur Internet, les chiffres de 2016 doivent échapper à l’entendement. Bref, le jeune artiste traque ses modèles de gravure dans un répertoire d’images « qui n’ont pas été reproduites sur Internet », issues de livres improbables ou d’archives familiales comme cette photographie d'un Gitan hongrois retrouvée dans une caravane et qui inspire la gravure en « une » de 33 Engravings for Benji’s Revenge. Jérémy Demester se qualifie de peintre abstrait et considère les séries de gravures qui constituent sa première exposition personnelle dans une institution comme des « essais ». Fausse modestie, appréhension de la critique ou audace artistique, peu importe : ces « essais », tous de points et de bavures bleutés, scannés et imprimés sur grands formats grâce aux imprimantes les plus sophistiquées, trahissent une position ferme. Le geste technique, l’erreur aussi, s’affirment non dans une volonté de retour aux modèles antérieurs mais plutôt comme un écho à des territoires de l’envers, survivants et occultes – d’une certaine manière intemporels – qui échappent au monopole de la science et de l’informatique. Pour lui, « une impression numérique reste de la peinture » et la teinte bleue – unique et omniprésente (jusqu’au sol de l’espace d’exposition) – qui incarne à la fois la couleur du sacré et de la nouveauté. Les figures de la mythologie chrétienne partagent la vedette avec celles du panthéon grec ou vaudou tel que pratiqué au Bénin où l’artiste a travaillé. Les allégories du tarot côtoient des personnages boschéens ou encore les portraits des proches de l’artiste. D’ici ou d’ailleurs, d’hier ou d’aujourd’hui, profane et sacré se confondent : chaque sujet, une fois isolé et consacré par le support, devient icône. Une icône que l’artiste soumet simultanément aux aléas de sa pointe-sèche et de l’acide. Au spectateur d’y percevoir une figure burinée ou constellée. Quoiqu’il en soit, 33 Engravings for Benji’s Revenge dote l’œuvre d’art d’une aura fugitive à l’heure de sa reproductibilité numérique.

 

Jérémy Demester, Ras Me Le Mi Chaka, 2014, Courtesy de l’artiste et de la Galerie Max Hetzler. p. Charles Duprat

 

Survivance des fragments

Marine Joatton s’empare aussi de la figure dans une perspective que certains jugeront « naïve ». Des courbes à l’huile, au pastel et à la gouache, des traits tantôt précis et réguliers tantôt dissous dans des couleurs criardes voire bâtardes, visages poupons ou « Grosses têtes » monstrueuses : « Le moteur de mon travail c’est de me surprendre » introduit l’artiste. Si elle exhume quelque chose de l’enfance c’est cette atmosphère ambiguë de conte ou de foire, où la violence se travestit en douceur, comme une sensation du fond de la mémoire, qui affleurer chaque matin sur la toile vierge. Ses personnages carnavalesques et hybrides, affublés d’oreilles de lapin ou d’une face de singe rappellent eux-aussi à leur manière les bouffons de Jérôme Bosch et plus récemment ceux de Gérard Garouste. D’abord isolé dans des petits formats réalisés au pastel gras, chaque personnage se retrouve mis en scène avec ses homologues dans des peintures plus grandes, pour composer une narration, un album de famille ou d’images rémanentes.

Marine Joatton, Gouache tendre, 2016. © ADAGP, Paris. p. Cyrille Cauvet 

Pour reconstituer cette mémoire persistante dans toute sa profusion, le peintre italien Marco Tirelli installe pour la première fois son « studiolo » dans un musée français. 400 dessins au fusain issus de ses archives personnelles, accrochés selon un système de correspondances subjectif, lui suffisent pour submerger le spectateur qui plonge dans une fresque mentale monumentale. Chacune des esquisses fascine comme autant de portes ouvertes sur l’un des tunnels de l’imaginaire. Les noirs charbonneux se découpent ici en potence, là-bas en télescope, au-dessus en cylindre et en-dessous en visage, les formes géométriques répondent aux silhouettes d’objets et figures d’animaux. Marco Tirelli se considère lui-même « comme une place ouverte où les images entrent et sortent », un filtre qui intercepte et organise les fragments visuels du réel et de la connaissance humaine piochés dans les livres, les journaux et Internet, depuis 1982. Alors que la peinture d’histoire synthétise une époque par la représentation d’une scène allégorique soumise à l’autorité de l’auteur et de l’Académie, ici, les images peuvent s’appréhender à la fois de manière autonome et prendre sens les unes par rapport aux autres, sans prothèse ni dogmatisme, avec autant d’interprétations qu’il y a de spectateurs. Représentations de ces dernières décennies, projections des dynamiques de l’esprit ou réappropriation des symboles, ces propositions s’affranchissent en tout cas de l’autorité des géants du web.

 

Marco Tirelli, 2015, vue de l’exposition, Galerie Axel Vervoordt, Anvers. p. Galerie Axel Vervoordt 

 

Jérémy Demester, 33 Engravings for Benji’s Revenge, jusqu’au 15 janvier ; Marine Joatton, Un air de famille, jusqu’au 12 février et Marco Tirelli jusqu’au 29 janvier au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne