Abraham Cruzvillegas <i>Autoconstruction approximante vibrante rétroflexe</i> Abraham Cruzvillegas Autoconstruction approximante vibrante rétroflexe © p. David Huguenin
Critiques arts visuels

Linguistique plastique

Au Carré d'art de Nîmes, le mexicain Abraham Cruzvillegas présente une seule grande installation, réalisée à partir de matériaux trouvés en périphérie de la ville : Autoconstriction approximante vibrante retroflexe. Une architecture pauvre où les débris générés par la société contemporaine se changent en opportunités plastiques. Peu à peu, des trajectoires se dégagent de ces formes laissées-pour-compte. Et même un certain sens de l'hospitalité.

Par Gabriel Gauthier publié le 7 nov. 2016

Autoconstriction approximante vibrante retroflexe : le titre de l'exposition ne renvoie qu'à des éléments de phonétique articulatoire. Impossible regard extérieur du langage, qui ne peut recourir qu'à lui-même pour définir ses mécanismes de formation. Abraham Cruzvillegas a le verbe économe, en accentuations, à l'image de son travail. Son discours sur sa pratique surprend par son efficacité à projeter ses intentions dans l'espace. Savoir trop rare que d'exprimer une pensée qui vérifie ce qu'elle matérialise.

Il y a bien un rapport entre l'usage de la langue et les constructions précaires du plasticien mexicain, composées avec le ramas du dehors. Abaissements, resserrements, étirements, encaissements, redressements... Autant d'articulations qui constituent une grammaire visuelle par l'étude des positions et des mouvements des matériaux. Une bande où les choses témoignent de ce qui reste de l'activité humaine.

Les matériaux ont été collectés aux alentours de Nîmes avec l'aide de quelques étudiants des Beaux-arts. Tout est accepté en l'état, matelas, palettes, chaises, chaînes, chaussures, tuyaux, papiers, jusqu'au film plastique entourant un parapluie gardé intact. Une tendance animiste qui prétend au laisser-aller des éléments : leur agencement final s'est décidé la veille du vernissage.

« Everything is about to collapse. Tout mon travail tient dans cette phrase. » répète Abraham Cruzvillegas. L'installation serpente dans l'espace, basse, ne s'élevant vraiment que par rares endroits, pour joindre une salle à l'autre. La délimitation d'un périmètre où tout commence et finit par terre.

Abraham se définit par la négative. Pas bricoleur ni architecte, sans compétences ni technique. Alors quoi ? Peut-être juste un assembleur qui fait feu de tout bois, improvisant des lieux parallèles avec les moyens du bord. Des contrastes de matières et de couleurs qui cohabitent temporairement avant que tout ne s'écroule de nouveau.

Il y a quelque chose de l'ordre de la célébration du rebut. Pour autant, aucune sublimation de ces objets qui ne servent à rien sauf chorégraphier des parcours avec ce qu'on trouve sous la main. Bout à bout, ils forment un décor fugitif qui aurait trouvé refuge dans le musée. On pense au Cours des choses de Fischli & Weiss, mais ici la réaction en chaîne est invisible.

Un décor activable, comme en témoignent les deux vidéos dans la première et dernière salle. On y voit Viridiana Toledo Rivera et Andrès Garcia Nestitla performer sur l'installation d'Abraham. S'inspirant des danses traditionnelles mexicaines et jouant avec les propriétés sonores de chaque matériau, ils tentent d'en dégager des rythmiques nettes. Claquements, frottements, grattements, c'est peut-être de cette phonétique qu'il s'agit. Celle qui réveille les objet déchus si on veut bien les habiter.

 

Abraham Cruzvillegas, Autoconstriction approximante vibrante retroflexe, jusqu’au 19 février au Carré d’art, Nîmes