Gérard Collin-Thiébaut, <i>Le Maître étalon</i>, 1996-2002 Gérard Collin-Thiébaut, Le Maître étalon, 1996-2002 © Courtesy de l’artiste © Adagp, Paris
Critiques arts visuels

L’incertitude de l’art

C’est avec la rigueur d’un érudit et l’affection d’un amoureux que le plasticien Gérard Collin-Thiébaut se joue des très sérieux mondes de l’art, malmène les artistes et leur déclare sa flamme. Visite de son exposition en forme de jeu de piste au Frac de Besançon. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 3 avr. 2017

« L’art n’est pas un amusement, c’est du travail, lance Gérard Collin-Thiébaut, artiste-plasticien de 76 ans. Les jeunes artistes ne souffrent plus assez. » Et dans un rire, cet ancien enseignant des Beaux-arts de Besançon et intervenant au Fresnoy de désamorcer ses sévères assertions : « Moi je m’amuse, l’art c’est la vie ! » Ce personnage tout en contradictions n’est pas seulement le digne successeur de Robert Filliou, figure de Fluxus pour qui « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Le rôle de passeur érudit et facétieux, qui a choisi de « refuser le dessin » malgré une parfaite maîtrise, lui sied mieux : « Qu’est-ce qu’on peut faire après tous ces artistes ? » s’interroge-t-il, postmoderniste dans l'âme. Son œuvre propose une relecture transversale de leurs travaux qui tire la langue à toute forme d’académisme. En premier lieu à celui de l’espace muséal.

Gérard Collin-Thiébaut, carte postale n°90 En Confidence, (détail). p. G. C.-T., Adagp, Paris 

 

Qu’est-ce qui relie un tabouret à Brancusi ?

L’artiste s’est réapproprié le très institutionnel et impersonnel white cube en y aménageant des salons ou bureaux intimes, un brin désuets. Il préfère d’ailleurs le terme de « bureau » à celui d’« atelier » pour qualifier son espace de travail. Le mobilier, les objets – que l’on devine chargés d’affects et qui ouvrent, chacun, à tout un réseau de symboliques – les œuvres de la collection personnelle de l’artiste, ainsi que les siennes, recomposent un univers secret et fonctionnent comme les négatifs de son imaginaire foisonnant et télescopique. « Ce n’est pas vraiment une collection parce qu’une vraie collection, c’est quelque chose que l’on classe et qu’on échange, précise Gérard Collin-Thiébaut. On devient professionnel alors que moi, je suis plutôt comme un archéologue qui prend tous les objets qu’il trouve, parce que l’un d’eux signifiera quelque chose un jour. » Tickets de métro, exemplaires de Paris Match ou dédicace de Raymond Roussel confondus. Certains de ceux qui sont exposés au Frac s’hybrident à travers le mariage du produit manufacturé et de la création unique voire sacralisée : un empilage de tabourets se travestit en la colonne infinie de Brancusi, les ombres portées d’une imprimante-télécopieur rappellent celles de Duchamp, les toiles vénérées des grands maîtres sont recomposées en pièces de puzzles, comme la Grande Odalisque d’Ingres retitrée Ingres, La Grande description, transcription. D’autres sont colonisées par des éléments numériques telle que l’Origine du monde de Courbet, fendue par l’image vidéo des sources de la Loue (d’où est originaire le peintre).

Si Gérard Collin-Thiébaut souligne l’importance de « situer chaque œuvre dans son époque », ses installations, elles, évoquent l’anticonformisme d’un Aby Warburg. L’historien de l’art a conceptualisé sa discipline de manière non linéaire à travers un faisceau de correspondances et de motifs rémanents, transcendant toute chronologie. « Une fois qu’on connaît l’histoire de l’art officielle, on a envie de lutter contre toutes les certitudes. Les gens qui prétendent savoir ce qu’est l’art contemporain m’énervent. Il faut tout le temps être en train de douter, de vaciller » clame l’artiste en montrant les mots, empruntés au philosophe Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling, qui parsèment le sol de son exposition vierge de tout cartel. « Esprit », « transcendance », « système », « mythologie », « folie »… Autant de signes qui illustrent et contredisent les œuvres auxquelles ils mènent, guident et égarent à la fois. Une manière doucement moqueuse de suggérer la contingence des dispositifs et autres systèmes qui enguirlandent les interventions artistiques, qui, elles, ne répugnent aucun support ni espace à investir.

 

Les clowns, les faux-clowns et le grand cirque de l’art

« Salle de la Vanité », de « L’amour, de l’art », du « Maître étalon », du « Fonds », puis « Salle des enfants morts » ou « des petits soldats »… La scénographie, construite comme une enfilade de cabinets, implique un cheminement plus ou moins dialectique au cours duquel les représentations de l’artiste se nuancent également. En guise de préambule, Théorèmes réciproques et parallèles célestes – une vidéo de 2007 montée sur les images d’un film de Marcel Carné, Les enfant du paradis – figure le créateur sous les traits d’un Pierrot enfariné, un personnage visité par les muses, marginalisé par « un ordre du monde [qui] traque tout irrationnel ». L’artiste incarne ensuite un intellectuel retiré dans son atelier/bibliothèque et mis à distance de la sphère publique (un cordon de sécurité empêche le spectateur de se déplacer dans « la salle des Vanités »). Puis, l’individu singulier disparaît sous des noms interchangeables voire périssables.

Dans la « salle des enfants morts » et sur l’air éponyme de Mahler, un montage vidéo aux images quasi immobiles, présente les poètes, plasticiens et musiciens comme des bêtes de cirque. Les portraits de Kafka, Pessoa, Gorki, Cézanne, Klein ou encore Dubuffet apparaissent puis disparaissent à la suite depuis le chapeau de Phineas Taylor Barnum. Cet homme d’affaire de la fin du XIXe siècle fit du cirque et du « Freak Show » une entreprise prospère. Gérard Collin-Thiébaut l’identifie, sourire aux lèvres, aux businessmen des mondes de l’art actuels, collectionneurs, curateurs et galeristes confondus.

Dans la « salle des petits soldats », l’artiste installe une armée en carton sous verre comme une autre métaphore des mondes de l’art. Les cavaliers, empanachés, figurent les pères fondateurs décédés de l’art contemporain – valeurs sûres du marché de l’art (Pollock, Rothko, Warhol…). Les fantassins prennent les traits de leurs héritiers bien vivants comme Buren. Gérard Collin-Thiébaut rend un hommage tout en sarcasmes à ses propres icônes et contemporains (une déclaration d’amour aurait été trop mièvre, pas assez contradictoire) « J’ai 70 artistes en carton [dont lui-même en fantassin – Nda]. J’attends qu’on me les commande, que Pinault me dise “Faites-moi tous les artistes que j’ai dans ma collection.” » sourit-il encore une fois. L’artiste, chair à canon d’un capitalisme nouvelle génération ?

Celui qui a choisi de « conformer sa vie à son art » et rêvait, enfant, de devenir clown ou dompteur préfère associer la figure du créateur à un clown tragique au milieu du « grand cirque de l’art ». La réalité de la société du spectacle s’avère plus sombre : « Je crains beaucoup pour les artistes d’aujourd’hui, je crains qu’ils soient pris comme des animateurs, des faux-clowns, des êtres qu’on utilise. Ce nouvel art contemporain me gêne parce que j’ai l’impression qu’on est tombé dans le showbiz comme dans la chanson. On prend un artiste, on veut du jeune et on le jette trois ans après… » Pour la première fois, le sourire de Gérard Collin-Thiébaut s’estompe. L’art aurait tout à gagner à rester clandestin.  

 

Gérard Collin-Thiébaut, Les Artistes en Petits Soldats, Gérard Collin-Thiébaut, insigne, édition Frac Franche-Comté, 2013 © Adagp, Paris 

 

Gérard Collin-Thiébaut, Grammaire Sentimentale, jusqu’au 23 avril au Frac Franche-Comté, Besançon