<i>BoleroEffect</i> de Cristina Kristal Rizzo, BoleroEffect de Cristina Kristal Rizzo, © Ilaria Scarpia.

Les répétitifs de Bagnolet

Un réjouissant programme des Rencontres chorégraphiques déplace les principes de la répétitivité vers des horizons renouvelés. Sensualité comprise. 

Par Gérard Mayen publié le 2 juin 2016

Il faut le savoir. Les soirées des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis sont volontiers consistantes, longues, voire un brin ardues. Elles sollicitent l'engagement du spectateur. C'est le style Anita Mathieu (sa conviction, son exigence). Souvent cette programmatrice orchestre ainsi un voyage qui fait le tour d'une idée. Et la fait tourner. Un lundi soir dans le minuscule théâtre du Colombier à Bagnolet, on peut en sortir vaguement éreinté. Mais totalement réjoui.

Trois pièces de Michele Rizzo, Arno Schuitemaker et enfin Cristina Kristal Rizzo s'y enchaînaient. Toutes partageaient un principe d'insistance et de montée progressive, de boucles et variations dans la continuité. Parlons de répétitivité – encore que ce soit là un furieux raccourci, ça n'est pas si simple. Qui dit répétitivité l'associe volontiers aux avant-gardes de l'abstraction formaliste américaine. Et y rattache des figures de rigueur, voire d'austérité. C'est un autre raccourci : dans le film de Sol Lewitt qui accompagne la pièce Dance, de Lucinda Childs, on remarque comment les danseurs de la fin des années 1970 font montre d'une légèreté toute enjouée.

À présent, c'est un nouvel horizon de la répétitivité qui s'est dégagé à Bagnolet, relié à des accents actuels.

 

Composer, avec la techno

Higher de Michele Rizzo commence par un ballet de points de lumière rousse, qui s'allument et s'éteignent tout en fond de scène et plutôt en hauteur. C'est très doux. Onirique. Lorsqu'un interprète  finit par se glisser discrètement sur le plateau, on se demande ce qu'il va bien pouvoir « opposer » à une vision du monde aussi délicate et parfaite. De fait, bien peu : juste une petite marche, comme enfantine, et légères inflexions de bras commentant les sonorités cristallines d'une musique qui semble jouée sur instruments miniatures. Charmant.

Deux autres gars le rejoindront, successivement. Volontiers côte-à-côte, leurs évolutions se fondront dans les siennes, par unissons de gestes simples, mais aux saveurs interprétatives bien distinctes propres à chacun. Pour le coup, l'une des sollicitations insistantes de la pièce est de suggérer un genre de parfaite unité d'ensemble, alors que rien n'est vraiment pareil.

Peu à peu, la texture musicale s'enrichit, s'amplifie, se marque de manière plus vive. Et de même la danse, à commencer par des entrelacs de pas qui se complexifient au sol. On a vu avec bonheur quantité de pièces trouvant de formidables échappées formelles à travers leur dialogue avec la musique techno. En revanche, il semblait bien que la danse qui va  avec, finalement très mentale, égotique, jubilatoire et dénuée d'expressivité formelle, ne pût guère se concevoir transférée en représentation sur un plateau.

Photo : Alwin Poiana. 

Au prix d'un gigantesque étirement retenu dans la durée, le trio de Higher parvient à frayer là-dedans le chemin d'une composition chorégraphique. Elle puise dans la gestuelle techno le délicieux paradoxe qui combine une tonalité de frappe binaire, très masculine, et une autre tonalité de jouissance ondulatoire du bassin et du buste, bien féminine. Il y a ainsi beaucoup de sensualité dans l'irrépressible montée de Higher, toujours plus haut.

Tout à la fin, le ballet de lumières reprend. Les corps, cette fois présents, s'y découpent en contre-jour, à peine perceptibles. Ils ont épuisé la boucle d'une purge cathartique, par quoi ils se retrouvent dilués. Appelons cela une fin de transe.

La note d'intention annonce un projet quasi politique, par lequel « si nous ne pouvons jamais être l'autre, nous pouvons essayer de devenir un ». On a vécu cela au cours de formidables raves. Osons juste une réserve : à ces trois garçons craquants, on a trouvé un côté parfait « d'United Colours of European Middle-Class ».

 

Vibration empathique

Quoique électronique, la musique qui accompagne Together_Till The End, d'Arno Schuitemaker est toute ronde et souple, subtilement percussive et vibratoire. Rien de techno dans cette sonorité. Et pas plus la gestuelle des deux interprètes masculins de la pièce. D'abord longuement fixes au sol et fixes du bassin, ceux-ci engagent une boucle du haut du corps, balançant leurs ceintures scapulaires dans une descente latérale vers le sol, et remontée par le côté.

Photo : Wim Selles. 

Les deux évoluent à l'identique. Ils vont s'obstiner dans une inépuisable répétitivité de ce motif de base, tout en l'enrichissant de variations subtiles, accentuations, amplifications. Cela se montre avec une énergie franche et virile ; un engagement vif, massif, d'un tenant. Mais c'est en boucle ondulatoire, et cette phrase qui semble ne jamais vouloir finir s'empreint elle aussi d'une ivresse sensuelle. On en vient au tourbillon, on pressent l'épuisement, on perçoit le souffle pressuré, les postillons, la sueur.

Au moment de l'amplitude maximale, la musique s'arrête. Mais nullement le sens de cette fusion, qui s'est condensée dans ces corps, comme dans la vibration empathique qui œuvre entre les corps ; côté gradins compris. Cette suspension dure peu. Mais elle est transcendante. Un pur principe d'énergie paraît s'être distillé en esprit. Puis tout se défait, par l'évidente lourdeur de l'abandon gravitaire. L'humaine condition. Et ses possibles dansés.

 

Appel à tous les débordements

Cet article est déjà bien (trop) long. Mais là n'est pas la raison principale de vouloir rester bref à propos de BoleroEffect, qui clôturait la soirée. C'est qu'on aimerait cerner l'incroyable impact de cette pièce de Cristina Kristal Rizzo, qui se produit en proportion inverse de son insistance dans la durée. C'est un pari fou. Un instant, on a songé aux marathons de danse des années 1930. La chorégraphe n'est plus toute jeune. Elle danse au côté d'une cadette plus délurée, et en présence d'un musicien électronique live, énigmatique présence qui leur danse les sons directement sur le plateau. Il y a de l'aimantation dans cette conjugaison de personnalités, très adressée au public. Généreuse.

Les danses de BoleroEffect pourraient sembler un peu idiotes, tout droit sorties d'un esprit festif de discothèque vaguement techno. Les bras y gesticulent beaucoup, et très haut. Youpi. Oui mais voilà : outre le second degré qui s'y joue, on y trouve une multiplicité incroyable des motifs, un tricotage endiablé qui finit par enrouler avec lui la totalité de l'espace, brassé malaxé. C'est un défi de l'étourdissement, qui  tire sur les nerfs autant qu'il joue sur l'humour. Plus la musique se répète, plus l'énergie se duplique, plus s'active un appel irrépressible à tous les débordements.

On en a bien besoin.

 

Higher de Michele Rizzo, Together_Till The End, d'Arno Schuitemaker et BoleroEffect de Cristina Kristal Rizzo ont été présentés du 30 mai au 1er juin au Théâtre du Colombier, Bagnolet (Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis).