Alessandro Cortini Alessandro Cortini © Camille Blake
Critiques Musique

L’éclat spécial d'Atonal

Entre musiques et arts visuels, Berlin Atonal déploie une ligne artistique expérimentale, à forte teneur industrielle, et apparaît comme l’un des festivals actuels les plus substantiels. Immersion dans la 3e édition qui s’est déroulée du 19 au 23 août.

Par Jérôme Provençal publié le 7 sept. 2015

Creuset bouillonnant du post-punk, de la new wave et du rock industriel, le festival Berlin Atonal tient une place de choix dans la mythologie du Berlin des années 1980. « Le festival Atonal était complètement nouveau mais pour Berlin c’était exactement le bon moment. […] Aujourd’hui, avec le recul, on peut affirmer que c’est cette sous-culture montante qui a fabriqué la scène créative actuelle », témoigne Dimitri Hegemann, fondateur du festival, dans le passionnant livre d’entretiens Berlin avant la techno – Du post-punk à la chute du Mur (1). De fait, réactivé en 2013, après plus de 20 ans d’interruption, et repositionné sur un créneau plus techno, sans rien renier de son passé post-punk/industriel (au contraire), Berlin Atonal jette de nombreux ponts (métalliques) entre plusieurs générations d’explorateurs soniques. Durant cinq soirées/nuits d’intenses bacchanales jusqu’au-boutistes, le festival – dont la direction artistique est assurée de manière collégiale par Harry Glass, Laurens von Oswald (neveu de Moritz von Oswald) et Paulo Reachi – invite ainsi des expérimentateurs de tous âges, glorieux vétérans autant qu’impétueux jeunots, à faire vibrer le public (en augmentation continue) sous des assauts souvent (très) vigoureux.

Encastrés dans une ancienne centrale électrique, à proximité de la Spree, trois lieux distincts sont investis : la Kraftwerk, partie principale du bâtiment (véritable cathédrale de béton aux dimensions impressionnantes), le Tresor, mythique club techno berlinois (réaménagé ici depuis 2007, après une première vie aux abords de la Potsdamer Platz) et le Ohm, club petit mais cosy, parfait pour les afters. À moins d’être un marathonien de la nuit et du bruit, dopé à l’enthousiasme le plus pur, il est impossible de suivre le festival in extenso. En fonction de ses envies et de ses réserves d’énergie, chaque participant(e) se constitue son propre parcours au sein d’une programmation particulièrement dense, laissant une large place aux performances live, souvent accompagnées de vidéos, projetées sur un écran à la mesure de la Kraftwerk, c’est-à-dire immense.

De cette édition 2015, l’on va précisément garder en mémoire plusieurs live audiovisuels (parfois malgré les images…), allant de la techno atmosphérique de Sergie Rezza – nouveau projet commun de Roman Poncet et DJ Deep, deux DJ/producteurs français de pointe – à la bass music inclassable et convulsive du Japonais Ryo Murakami en passant par l’electronica millimétrée de Coh + Frank ou, surtout, la post-techno bruitiste de Samuel Kerridge, dont la puissance intrinsèque était encore amplifiée par un spectaculaire jeu de lumières high-tech baptisé Fatal Light Attraction (présenté ici pour la toute première fois). À mes yeux (et oreilles), la performance audiovisuelle la plus marquante reste toutefois celle d’Alessandro Cortini, livrant ici une interprétation live de son superbe album Sonno (paru en 2014 chez Hospital Productions) : en parfaite interaction rythmique, les remarquables vidéos exacerbent l’intensité de sa musique planante et bourdonnante, quelque part entre ambient et kosmische Musik (plane parfois l’ombre de Tangerine Dream), et lui confèrent une aura ensorcelante.

Au programme figuraient aussi plusieurs concerts sans accompagnement vidéo, en particulier Shackleton – et son projet Powerplant, à forte teneur rythmique (avec plusieurs batteries/percussions sur scène) – et Outside The Dream Syndicate – nom de la rencontre du compositeur minimaliste américain Tony Conrad et du groupe krautrock Faust (le temps d’un album éponyme, sorti en 1972 et devenu légendaire). Si le projet mi-organique mi-électronique de Shackleton n’a pas complètement convaincu, faute d’une dynamique de groupe suffisamment constante, Tony Conrad (violon électrique) et ses deux acolytes de Faust (Jean-Hervé Péron à la guitare, Werner "Zappi" Diermaier aux percussions) ont mis la majeure partie de l’assistance en état de transe, au long d’un seul morceau de 35 minutes mêlant scansion métronomique, tension électrique et incantation psychédélique en un tout absolument hypnotique.

Aux nombreux concerts et DJ-sets s’ajoutaient encore diverses projections et installations, présentées dans l’enceinte de la Kraftwerk. Parmi les installations, les vidéos minimalistes et stroboscopiques de l’artiste autrichien Rainer Kohlberger ont imprimé la rétine aussi fortement que l’esprit. Quant aux insolites mécaniques bricolées de Pierre Bastien, installées au sous-sol, elles ont fait souffler un air joliment décalé dans un tel contexte industriel et y ont apporté une lueur de poésie aussi fragile qu’indispensable.

 

1. Frédéric Cisnal, Berlin avant la techno – Du post-punk à la chute du Mur, Le Mot Et Le Reste, 258 pages, 21€.

 

Le festival Berlin Atonal a eu lieu du 19 au 23 août.