© Robyn Orlin

Le sacre de l'Étoile

Monopolisé par Benjamin Pech, de l'Opéra de Paris, l'assaut de Robyn Orlin sur l'héritage monarchique de la culture à la française reste étonnamment aimable.

Par Gérard Mayen

 

Il faudrait sans doute se méfier des effets de sur-attente portés sur certaines pièces. On attendait énormément de la dernière de Robyn Orlin, sous le titre Oh Louis… we move from the ballroom to hell while we have to tell ourselves stories at night so that we can sleep… Depuis deux décennies, cette chorégraphe intrépide nous stimule, depuis sa position acrobatique de sud-africaine blanche d'origine juive, impliquée dans la lutte contre l'apartheid, puis dans les terribles contradictions de la société arc-en-ciel issue de son abolition, vivant elle-même à Berlin, et travaillant souvent en France.

Robyn Orlin nous a beaucoup aidé à voir le monde d'un point de vue excentrique autant qu'excentré. En actes sur les plateaux, elle a fait jouer les ressorts critiques de la performance post-coloniale, non sans tenter de démantibuler, à grands coups de sarcasmes, les rapports de domination induits par les institutions et les usages de la « grande culture ». Bref, tout cela fit un bien fou, dans un Hexagone où on parvient encore à faire prendre les vessies du monde du ballet pour les lanternes de la création contemporaine ; où, tout aussi bien, les références surannées à une négritude essoufflée ronronnent à côté de la plaque des enjeux contemporains de la mondialité.

 

Monarque sans passeport

Le Louis qui apparaît dans le titre susmentionné n'est autre que Louis XIV, Roi-Soleil, monarque absolutiste. À sa cour, la pratique raffinée du ballet, son académisation, s'instaurèrent en outils directs de construction d'un système de domination. Aussi bien, le même monarque édictait le Code noir, dont les articles instaurent scrupuleusement toutes les dispositions relatives au statut des esclaves en tant que biens meubles – par exemple leur couper les deux oreilles et inscrire une fleur de lys dans le vif de leur chair, dès la première tentative d'évasion, avant graduation successive des joyeusetés. Cela à un moment où la traite des Noirs devenait source première d'opulence pour la société monarchique.

Sur scène, c'est un ex-danseur étoile de l'Opéra de Paris, Benjamin Pech, qui incarne le monarque. On ne trahit guère de confidence en supputant que Robyn Orlin, alors que l’institution l'invitait en 2007 à créer son Allegro pour le Ballet, eut à y connaître une confrontation mémorable avec la pesanteur réactionnaire dont suintent les usages en vigueur dans cet établissement. Voilà comment, avec un tel interprète servant les thèmes de Louis XIV, de la danse de cour (dont l'Opéra de Paris est directement l'héritier) et enfin des rapports coloniaux verrouillés dans l'esclavage, on attendait de la pièce Oh, Louis un grand assaut de virulence décapante.

L'auteur des présentes lignes ne connaît que trop bien le piège des feuilles de salle, rédigées longtemps à l'avance, et parfois trahies dans leur contenu énonciateur au gré de l'évolution effective des projets et des processus de création. Dans l'interview accompagnant Oh, Louis…, la chorégraphe évoque un roi de France qui, trois siècles plus tard, aurait malencontreusement égaré son passeport, alors qu'il rentre d'un séjour en Afrique, entouré de migrants. C'eût été un ancrage de toute actualité. Benjamin Pech l'évoque lui aussi dans un propos préliminaire. Il le présente comme l'idée de la chorégraphe, mais conclut qu'on ne pouvait rien faire d'une intrigue aussi abracadabrante.

 

Photo : Robyn Orlin

Trop douce nuit

A partir de quoi, on a l'impression qu'Oh, Louis… devient la pièce de Benjamin Pech, plus que celle de Robyn Orlin. L'ex-danseur étoile brille d'une incroyable aisance de comédien en scène. Il se régale. Il est trop heureux d'effectuer ce pas de côté, fût-ce au prix d'égratigner de facéties critiques les codes du pas de danse, qui auront fait l'essentiel de sa carrière. Il jubile à un point tel dans son jeu de monarque foutraque, que le propos de la pièce se laisse déborder par les ondes joyeuses de sa situation effective. Tout baigne dans l'aisance, dans le plaisir des prises à contrepied, l'insouciance des pirouettes légères. La pièce entière en devient profondément aimable, et la soirée doucereuse.

C'est un système politique, éminemment collectif, qu'incarne le régime monarchique. Il y avait un risque à en reverser les contradictions dans un registre exclusivement soliste. Toute univoque, la prestation de Benjamin Pech en détourne le sens – en émousse tout sens critique. Certes on entend, de loin en loin, l'énonciation d'articles du Code noir. Cela devrait troubler d'acidité la grande brassée à laquelle s'adonne l’Étoile dans le bouillonnement de papier doré qui fait l'essentiel de la scénographie.

Or cette ligne de tension n'opère pas, quand tout cela est prononcé, comme de loin, par un musicien, Loris Barrucand, par ailleurs occupé à napper le tout de plaisantes, si plaisantes, couches de clavecin. Dans cette dérive, les adresses impliquant directement le public renforcent le sentiment – le malaise – d'une complaisance complice. Certes, au fond, le propos d'Oh, Louis… heurte avec verdeur les figures très conservatrices que véhiculent obstinément le roman de l'histoire nationale d'une part, la tradition du ballet classique d'autre part. Mais la charge patine quand nul spectateur, dans la salle, n'est de ceux qui adhèrent à pareil cadre mental. On est entre nous, et la star du jour cultive cela à fond.

Une question se pose, dès lors, quant à l'art de Robyn Orlin. Imprégnée du cadre culturaliste des pensées critiques anglo-saxonnes, la chorégraphe fonctionne largement à coup de détournements et débordements sémiotiques. Mais la pièce Oh, Louis… passe tellement à côté de sa cible, qu'elle souligne comment la lecture subversive des signes ne suffit pas toujours à se substituer à la puissance endogène qui se dégage d'une œuvre, dans la trame serrée qui la relie à son contexte perceptif immédiat.

 

 

> Oh Louis… de Robyn Orlin est présenté jusqu'au 22 décembre au Théâtre de la Cité internationale (en partenariat avec le Théâtre de la Ville), puis du 15 au 19 février à l’Espace Cardin.