<i>7even</i> 7even © p. Alwin Poaina
Critiques Danse festival

Laboratoire marseillais - 2

Brett Bailey à la Friche, sept chorégraphes au Ballet de Marseille illustrent ouvertures et croisements expérimentés par la nouvelle direction du festival phocéen.

- Partie 2 -

Par Gérard Mayen publié le 29 juin 2017

Rien que du soft, en comparaison, dans le projet 7even développé par le Ballet de Marseille. Mais significatif. Dans la cité phocéenne, le Ballet national occupe la case imaginaire des milieux aisés des sixième et huitième arrondissement, l’héritage de Roland Petit et Marie-Claude Pietragalla. Surtout, rien qui résonne avec la saisie contemporaine des problématiques postcoloniales qui anime le nouveau cours du Festival de Marseille.

En fonction de quoi, il y avait du challenge à proposer une programmation insolite et décoiffante, où sept chorégraphes sont venus créer sept pièces courtes avec sept danseurs (quatre du Ballet proprement dit, et trois d’ICK, compagnie contemporaine qu’Emio Greco et Pieter C. Scholten continuent de diriger conjointement à Amsterdam, non sans miser sur une hybridation de ces traditions esthétiques distinctes).

La plupart des chorégraphes invités pour 7even paraissaient fort éloignés des usages esthétiques du Ballet. Or le public de ce dernier semble avoir répondu favorablement à cette proposition. Laquelle, même sans rien de révolutionnaire, le changeait de ses habitudes. Les co-directeurs du Ballet semblent fondés à poursuivre dans leur recherche, parfois tâtonnante, d’un aggiornamento. Que sept styles, sept pratiques, soient abordés dans une seule et même soirée ne doit pas inspirer une satisfaction désolante à se dire que ces danseurs savent heureusement tout faire. L’enjeu est ailleurs, dans le fait qu’ils y adhèrent en esprit, et que se dégage de l’ensemble un sentiment oxygénant de parcours de fantaisie, bourré de stimulantes découvertes.

 

À cela, Joeri Dubbe et Amos Ben-Tal correspondaient le moins, en adeptes des manies de la composition de danse qui danse, bien rythmée, voire gymnique, tout dans l’image en surface. On y décèle quelque sous-produit académisé dont le grand style de référence serait le Nederlands Dans Theater. De son côté, Eric Minh Cuong Castaing, nouvel artiste résidant du Ballet a expérimenté un dispositif d’interprétation, par les danseurs, de leur propre image en mouvement, mais captée d’un point de vue tiers, échappant à leur contrôle... Soit un exercice salutaire. Mais un exercice.

On a goûté un autre type d’exercice, par lequel Ula Sickle amène les danseurs à rembobiner les gestes qu’ils viennent d’effectuer. Ce serait juste un jeu, mais intéressant quand il fait coulisser les motifs les uns contre les autres, et révèlent l’application impliquée de chaque individu danseur. Ayelen Parolin a travaillé, au contraire, dans le grand tableau unifié. Une étrange gestuelle décompose, d’une part, les pas très frappés, verticaux, dans le sol, et d’autre part, un flottement latéral et dissocié des bustes. Il en découle une troublante fresque discordante, dont on s’est désolé qu’elle se corrige, au final, dans un affichage guerrier de danseur néo-classique en béton.

À l’essai de Faustin Linyekula, on a trouvé un hiératisme tragique, lyrique et calciné, assez somptueux. C’est d’Humain, la composition de Nacera Belaza, qu’on gardera le souvenir le plus vif, d’intensité suspendue. Chacun sculpté dans son faible halo de lumière, vêtus de noir sur rideau noir, les sept danseurs se laissent gagner par une progression vers la transe. Les gestes, d’abord tenus et mécaniques, se lisent dans le blanc des peaux : les visages. Les mains. Celles-ci, surtout, sont gagnées par une effervescence gravitaire, consentie, non dirigée, qui les rend captivantes.

D’abord disposé en ligne de fond de scène, l’ensemble s’agence peu à peu en cercle. Ce serait presque une forme de battle quand, tour à tour, chacun.e des sept danseur.se.s s’en détache pour se projeter dans une brève incandescence de geste enflammé, décoché dans le monde. Décidément, après l’avoir tant et tant retenu, Nacera Belaza trouve la confiance d’un mouvement emporté, mais alors aiguisé – rien de futile ou d’exagéré – irradié de folle et noble ivresse.

 

> 7even a eu lieu du 23 au 25 juin à Marseille (dans le cadre du Festival de Marseille)