<i>Sanctuary </i>de Brett Bailey. "Seagulls" with Magd Assad Sanctuary de Brett Bailey. "Seagulls" with Magd Assad © p. D. R.
Critiques Performance spectacle vivant

Laboratoire marseillais - 1

Brett Bailey à la Friche, sept chorégraphes au Ballet de Marseille illustrent ouvertures et croisements expérimentés par la nouvelle direction du festival phocéen.

- Partie 1 -

 

Par Gérard Mayen publié le 29 juin 2017

 

C’est au Festival de Marseille que Brett Bailey montre pour la première fois en France sa nouvelle installation Sanctuary. Bonne ou mauvaise raison, les vives polémiques ayant entouré sa précédente exposition, Exhibit B, ont polarisé l’attention sur cette nouvelle expérience. Celle-ci figurait au cœur du premier week-end d’un Festival de Marseille nouvellement dirigé par le fort contemporain (et universel) flamand Jan Goossens.

Beaucoup de puissance symbolique s’attache à cette production de l’artiste sud-africain, conçue au côté du dramaturge libanais Eyad Houssami. Afrique. Moyen-Orient. Mise en cause de l’érection européenne en « sanctuaire » à protéger des assauts migratoires… À travers ces quelques données, beaucoup est dit de la façon dont la nouvelle direction artistique marseillaise espère parler au monde et à la ville.

Stations

À la friche de la Belle de mai, Sanctuary se présente à son visiteur sous la forme d’un long parcours à stations, dont la numérotation (de un à huit) rappelle un chemin de croix : celui des migrants tentant de se faire accueillir en Europe. Tout l’enjeu va résider dans la qualité d’un regard mis en crise, qui est celui de l’Européen confronté à l’être vivant migrant – ou à sa seule représentation médiatique – ou ici une tentative de transmutation artistique.

Au terme de ces rencontres, des panonceaux explicitent le parcours respectif de chacun des performers actifs dans Sanctuary. Amateurs ou professionnels de la scène, activistes des causes concernées, ces acteurs sont parfois migrants eux-mêmes, d’autres fois des militants solidaires impliqués. S’en trouve évacuée radicalement toute polémique analogue à celle suscitée par Exhibit B (où il était reproché que des figures d’esclaves noirs en situation d’avilissement soient incarnées par des artistes blancs). Cette clarification est heureuse. Elle renvoie au fait qu’on n’est, de toute façon, ici, que devant une représentation artistique, qu’il est absurde de rabattre sur une immédiateté littérale.

Réalisme pompier

La question n’est pas de savoir qui est noir ou blanc, mais ce qu’une mise en scène produit en termes de représentation à travers des acteurs. À cet égard, Sanctuary apporte beaucoup et peu à la fois. Le peu réside dans une lourde théâtralité scénographique, disposant en vitrines successives des artefacts d’environnements ravagés par la désolation guerrière, l’exode, la relégation. Il y faut des gravats, des vêtements déchirés, du barbelé torsadé, des déchets épars, mobiliers de fortune, abris faméliques. Pas un instant, ce réalisme pompier ne saurait prétendre à contrecarrer l’effet de distanciation magique sidérante qu’induit par ailleurs le mode de construction du récit médiatique.

On vient visiter Sanctuary dans l’optique, artistique, d’un déplacement de regard. C’est à dire de position. À deux ou trois reprises, un.e performer de Sanctuary adresse à son visiteur le message : « Je vois que tu ne me vois pas. » C’est dire, de manière aussi lapidaire que déstabilisatrice, comment « dans certains pays, les morts ont des visages, dans d’autres ce sont des statistiques », ou bien que « pourrait venir ce moment où en nous regardant les uns les autres, nous ne voyons pas des êtres humains ».

Là réside l’acuité incisive de Sanctuary. Le « spectacle » commun du migrant en détresse n’est pas que celui montré sur des écrans. Pour tout un chacun, il est aussi celui croisé communément sur les trottoirs et dans les couloirs de métro des villes. Physiquement présent. Le plus souvent fui, d’un regard détourné, le pas furtif. On n’en est plus, alors, à une pure problématique de déconstruction critique des modes de représentation. On se confronte, alors, à la question culturelle de la construction du regard, telle qu’assimilée et agissante dans une perspective de désertification citoyenne. Sanctuary est-il à même d’altérer ce dispositif, de déplacer des axes de regard, de dégager l’horizon d’une sortie du confinement mortifère dans la « sanctuarité » ?

Dans cette optique, Brett Bailey demande à ses acteurs d’adresser des regards très soutenus, très directs, très profonds, à leurs spectateurs visiteurs, proches face à eux. Statues iconiques d’une sacralisation rappelant volontiers des retables, les performers de Sanctuary muent en chamanes d’une condensation de toute humanité dans la fonction partagée du regard, appel et constat implacables, pour certains difficiles à soutenir, presque toujours impossible à esquiver.

Altérité bienveillante

Qu’en reste-t-il ? L’expérience d’un passage aux limites dans l’implication du spectateur ? Ce serait déjà bien, quoiqu’il en découle dans les déterminations de comportement de chacun, une fois sorti de l’espace de représentation… Mais alors, quelles sont les limites de cette expérience même ? Le parcours de visite imite les conditions carcérales d’un camp de transit (barbelés, toiles occultantes, lambeaux de tissus). Cela tient tellement de la mise en scène par imitation, qu’on n’imagine pas une seconde que le spectateur puisse s’y assimiler.

Tout au long, plusieurs panonceaux rappellent les signalétiques officielles de lieux publics, qui claironnent : « Votre sécurité est notre priorité ». Ou : « Ne laissez pas vos bagages sans surveillance ». Là résident les termes du maillage sécuritaire généralisé, effectivement vécu quotidiennement par le citoyen européen, intégralement placé sous contrôle, et dont la phobie de l’étranger perturbateur n’est qu’une déclinaison subséquente.

Mais ces panonceaux d’exposition Sanctuary ont-ils, eux aussi, beaucoup plus de portée qu’un décor d’attraction, vite émoussé ? C’est dans la tolérance de l’Européen à sacrifier à un régime incorporé de réflexes sécuritaires auto-consentis, que se dessine la forme spécifique d’un totalitarisme de type nouveau, dont la tenue des migrants à distance n’est qu’un effet collatéral. Autrement dit : la nécessaire mise en crise du regard devrait peut-être se faire prioritairement celle de l’Européen se regardant lui-même. À cet égard, il est à craindre que l’effet de Sanctuary, porté vers une altérité de bienveillance compassionnelle, se trompe en partie de cible.

 

- Lire la partie 2 - 

 

> Sanctuary de Brett Bailey a eu lieu du 16 au 21 juin à Marseille (dans le cadre du Festival de Marseille)