Philippe Ramette, <i>À contre-courant (Hommage à Buster Keaton)</i>. Courtesy de l’artiste et galerie Xippas. Philippe Ramette, À contre-courant (Hommage à Buster Keaton). Courtesy de l’artiste et galerie Xippas. © Marc Domage
Critiques arts visuels

La Tempête

Au Crac de Sète, sur les bords de la Méditerranée, il est une Tempête qui se laisse approcher, lire et contempler sans bilan macabre, comme un conte, un hommage et un présage. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 12 janv. 2018

Pour préambule de l’exposition, une œuvre de Marcel Broodthaers : Chère petite sœur (La Tempête), soit une simple carte figurant un navire aux prises avec une mer déchaînée. L’artiste Hugues Reip, à qui Noëlle Tissier a choisi de confier le commissariat de la dernière exposition du Crac sous sa direction, a le sens de l’appropriation, de la mise en situation et de la dédicace. Avouons que ce n’est pas chose facile que de prendre ponctuellement la relève de celle qui a fondé le centre d’art en 1997, ni d’assurer la transition avec un après encore incertain. L’artiste, dont l’œuvre croise les médiums pour puiser dans les objets et les scènes du quotidien ce qu’ils contiennent de merveilleux, s’est délibérément mis en retrait, en tant que plasticien, pour manigancer les retrouvailles d’une quarantaine de « confrères », tous passés par le Crac.

 

Alphabet de formes

Hugues Reip a conçu La Tempête comme un récit théâtral et polyphonique dont il serait le narrateur omniscient. Les œuvres ont été sélectionnées en dialogue avec leurs auteurs selon ce que le mot « tempête » leur évoque. Chacune, chargée de son sens propre, s’articule aux autres pour composer un discours commun, multipliant ainsi les niveaux de lecture. Les différents espaces, depuis l’œuvre initiale jusqu’à la scène finale, se succèdent comme autant de levers de rideau, insufflant une progression dramatique entre différents « actes » ou « chapitres ». La scénographie joue avec virtuosité sur les échelles de grandeur, contraignant la déambulation, comme sur celles des émotions. Dans l’immensité de la première salle, la plus grande du centre d’art, c’est la miniature de Frédéric Bruly-Bouabré qui aimante d’abord le regard. Ce dessin au stylo à la fois brut et minimal d’une « pluie [qui] arrose un champ » fixée dans l’embrasure de l’entrée entre en décalage avec la série de petits formats soigneusement alignés sur le mur adjacent. Au centre, le goutte-à-goutte de Michel François (Time Lapse) poursuit, imperturbable, sa course, chaque éclaboussure rongeant un peu plus le bloc de marbre sur lequel il est posé. Premières micro-perturbations. Il faut traverser un rideau de pluie, créé par ce même artiste avec sa complice Ann Veronica Janssens pour pénétrer un peu plus avant dans la tourmente et le fantastique. Derrière, dans une salle sombre, l’angoisse gonfle face à des atmosphères menaçantes. Désir de refuge. L’espace semble une scène désertée. Le Monstre de Hippolyte Hentgen échoué au sol devant un décor, mi-maison, mi-araignée, digne d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, barre le chemin vers la sortie. Quand on le dépasse, celui-ci se révèle en mannequin inoffensif et le paysage nocturne, en simple peinture sur bois. Dans la pièce suivante, l’obscurité s’épaissit et l’espace se rétrécit, accentuant au passage la taille des œuvres, lesquelles restituent des éléments infimes tels des projections de spray (Ann Veronica Janssens) à une échelle macro. Ce jeu brouille la véritable nature des phénomènes exposés. Perte de repères. L’espèce de membrane diaphane aux allures de méduse qui danse sur le mur n’est en réalité que le résultat d’un système de gravure mécanique savamment vidéoprojeté (Réplique (Baphomêtre) de Bertrand Lamarche). Qu’importent les moyens et leur économie, ce ballet nébuleux hypnotise et subjugue. Le phénomène de la tempête, grand inspirateur du romantisme en tant que miroir du déchaînement des passions et expérience du sublime, peut renvoyer à une réflexion plus métaphysique. Comme un tombeau ou un œil de cyclone, une salle-chapitre renferme des Vanités couronnées par l’inénarrable « Je pense donc je suce » d’Annette Messager.

 

Au mur : Didier Marcel, Bricks ; au premier plan : Michel François, Time Lapse. p. Marc Domage

 

Sous les œuvres, le trouble

À l’étage du centre d’art, le vent se lève. Cet ennemi granguignolesque et familier contre lequel l’être humain redouble de vaine ingéniosité (À contre-courant (Hommage à Buster Keaton) de Philippe Ramette). Dans les sous-sols de l’Opéra Garnier, filmés par Claude Lévêque, le lac légendaire sur lequel serait construit l’édifice refait surface, les installations électriques grésillent, les dorures se craquellent, les tutus surnagent… Au rez-de-chaussée, les eaux montent doucement dans une vidéo d’Ariane Michel (Hugues et les vagues) projetée en fond de salle sur toute la surface du mur – seul interstice où le maestro-commissaire consent à apparaître. La porte de sortie (L’Obstacle d’Olivier Nottellet) installée à mi-hauteur de plafond, reste inaccessible et fermement condamnée. Celui qui portait le caban embaumé par les végétaux (Sans titre (manteaux) de Michel Blazy) a-t-il pu réchapper à l’inondation ?

Au centre : Pierre Ardouvin, La Tempête. p. Marc Domage

La Tempête touche à sa fin, c’est l’heure de mesurer l’ampleur des dégâts et de s’accommoder d’un nouvel environnement. Au centre de l’avant-dernière pièce, un immense arbre arraché trône, allongé, sur un fauteuil en cuir intact. Avec cette sculpture éponyme (La Tempête), Pierre Ardouvin réorganise le « chaos » dans un équilibre certes fragile mais harmonieux, inversant au passage les rapports domination entre la « technique » humaine et la nature. 

L’exposition s’avère à la fois narration et incarnation. Les œuvres se confondent peu à peu avec des éléments naturels qu’Hugues Reip agence de manière à laisser les dépressions se former, les précipitations s’intensifier et les instabilités se multiplier, sans surenchère ni procédés interactifs. Après la tempête, un calme amer plane dans l’ultime salle. Outre ce que Le Modèle (La Quatrième Pomme un hommage à Charles Fourier) de Franck Scurti présage d’obscur pour le socialisme, la pomme – une coquille de plâtre défoncée dont le trognon en inox évoque un obus – augure une ère clinique et stérile. Autour, les pousses de Maïs verdâtres et pétrifiées de Didier Marcel et les Fleurs noires des funérailles en putréfaction de Yan Pei-Ming ne rassurent pas davantage. Une citation de Karl Marx trotte dans la tête en tirant le rideau de sortie : un événement historique se répèterait deux fois, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. 

 

Franck Scurti, Le modèle, (La Quatrième Pomme, un hommage à Charles Fourier). Courtesy the artist and Michel Rein. p. Marc Domage

 

> La Tempête, jusqu’au 11 mars au Crac, Sète