<i>Delusion of the Fury</i> mes par Heiner Goebbels Delusion of the Fury mes par Heiner Goebbels © Wonge Bergmann pour la Ruhrtriennale 2013.
Critiques Musique festival scénographie

L'épreuve de la scène

Le festival de l’IRCAM explore les dynamiques de la musique contemporaine dans diverses formes scéniques. Malgré une rigueur assez académique, c’est l’occasion d’expériences aussi prégnantes qu’élégantes. 

Par Thomas Corlin publié le 25 juil. 2016

Sous l’égide de l’IRCAM, le festival Manifeste utilise les arts de la scène pour appuyer une pensée quasi-universitaire sur la musique, et se pose comme une proposition dense, studieuse et souvent étonnante. Il mélange danse, concerts, hommages musico-littéraires (une soirée autour de Burroughs cette fois-ci), mais aussi, cette année, un symposium scientifique sur les recherches en neurosciences autour la musique (dont on attend impatiemment les podcasts !). Quelques mois après la disparition de son fondateur Pierre Boulez, l’IRCAM a donc assemblé un de ses programmes les plus pertinents. 

 

Incarner la musique

Dans son intention comme son exécution, Simplexity la Beauté du Geste incarne bien l’esthétique défendue par Manifeste. La scène du Centre Pompidou est encadrée par deux rangées d’instruments, que manipulent les membres de l’Ensemble Intercontemporain, eux-mêmes impliqués dans la scénographie au même titre que les danseurs de Thierry De Mey, proche de De Keersmaeker. L’objet du spectacle jaillit dès le premier tableau : le lien entre musique et danse, comme si l’un était le feu et l’autre la fumée. Dans des carrés de lumière au sol, des poings, des mains et des bras s’animent en réaction directe au son et en suggèrent presque une physicalité, un équivalent visuel et corporel. Ici, la chorégraphie s’est faite au ras de la partition, ou peut-être même était-ce l’inverse. Une grande virtuosité sans abus de synchronisation : tous les gestes ne font pas son, mais ils demeurent tous instrumentaux à leur manière. Simplexity échappe ainsi au littéral et tisse une analogie riche entre les figures les plus poussées et dynamiques de la danse contemporaine, et les frôlements ou chutes les plus infimes de l’écriture orchestrale moderne. Et lorsque les danseurs s’engagent dans des solos ou duos abstraits et périlleux, c’est sur les musiciens que l’éclairage s’attarde le plus, comme dans une ultime inversion des rôles, et une mise à égalité définitive des deux disciplines.

Simplexity le beauté du Geste, de Thierry de Mey. Photo : D. R.

 

Articuler musique et espace

Autre esthétique mais même exigence le 16 juin suivant, pour la date unique de Delusion Of Fury - une deuxième n’aurait pas été un luxe vu les gradins archi-pleins de la Grande Halle de la Villette. C’est la preuve du culte persistant de son compositeur Harry Partch, disparu en 1974. Dans sa truculente biographie de mi-carrière, I Need More, Iggy Pop expliquait comment son premier groupe, les Stooges, avait trouvé sa voie grâce à lui : enfermés sous LSD dans leur coloc, le crew de Detroit a posé un vinyle du savant fou (vraisemblablement celui de Delusion d’après les dates). Il s’est lancé dans une sorte de farandole psychédélique, accoutré de déguisements de bossus, dont l’Iguane incarne une épiphanie artistique.

Delusion of the Fury mes par Heiner Goebbels. Photo : Wonge Bergmann pour la Ruhrtriennale 2013.

L’idiosyncrasie de Partch a en effet de quoi fasciner et le metteur en scène Heiner Goebbels lui donne toute sa dimension sur scène : 21 musiciens/performeurs animent tout un spectaculaire amphithéâtre d’instruments idoines taillés dans la récup’, traversé par un courant d’eau. C’est le cadre d’un opéra un peu décousu sur l’ineptie de la justice et le sens de la raison, dont l’esthétique est aussi inimitable que gentiment surannée. Delusion s’inspire certes du théâtre nô et de rites divers, mais dans les faits on se croirait devant un show de Philip Glass & Robert Wilson remixé par les Residents. Porté par une troupe qu’on dirait sortie d’une mine, le jeu de scène se veut ludique et sert une allégorie sociale au sarcasme naïf, à laquelle les harmonies biscornues de la composition microtonale confèrent un certain ésotérisme. On n’est pas dans le minimalisme et le précieux, mais plutôt dans le cambouis, la poussière et la magie. Même s’il laisse un peu à distance, Delusion Of Fury intrigue pour ses performances et son langage délirants. Il propose aussi une articulation étrange de la musique sur l’espace scénique et à l’intérieur d’une narration - l’un des piliers de Manifeste. Il confirme que l’œuvre de Partch a traversé le temps à sa manière et demeure une source d’inspiration encore peu exploitée.

 

Le festival Manifeste a eu lieu du 2 juin au 2 juillet à Paris.