La parole du hibou de Marie Losier et Jean-Philippe Varin. La parole du hibou de Marie Losier et Jean-Philippe Varin. © Photo : Marie Losier.
Critiques Théâtre festivals

Jeune mozaïque

Thibaud Croisy / Marie Losier / Tim Etchells

L’immense plateau du théâtre de Gennevilliers a accueilli ce week-end son festival de création contemporaine (tjcc). Composée par Joris Lacoste et Élise Simonet, la programmation a enchainé une douzaine de formes courtes (de 2mn à 1h) mixant performance, dressage animal, karaoké ou encore stand up dans une démarche expérimentale.

Par Barbara Bordères publié le 7 juin 2016

Si la soirée de samedi, laissait a priori entrevoir une succession de personnalités, c’est sous le signe d’un verbe omniprésent que les 12 propositions se sont enchainées. Inscrits sur de longues bandelettes de papier semblables à des rouleaux de caisse enregistreuse, les mots que Barbara Manzetti lit au fut et à mesure qu’elle les déroule, sont décousus, poétiques et incohérents. Presque lisibles, au moins reconnaissables depuis la salle, ils évoquent des voyages, personnages, questions et situations qui se dissolvent ou se décuplent comme dans un rêve, peut être celui d’Épouser Stephen King.

Toute en associations d’idées elle aussi, la proposition de l’anglais Tim Echells use pour sa part d’un sur-titrage de traduction : debout en bord de scène, Jim Fletcher développe sa performance avec une suite de définitions au sérieux plus ou moins naïf : « Internet est un réseau d’ordinateurs tous reliés entre eux. » « Un ordinateur est une machine qui pense, un soldat est une machine qui se bat. » Ponctué de silences qui laissent à ces définitions le temps de révéler toutes leurs imperfections, l’exercice se poursuit ainsi, comme une tentative démesurée d’expliquer le monde par des successions de groupes nominaux et compléments d’objets enclavés autour du verbe être, ou ne pas être.

C’est de sa Rencontre avec Pierre Pica, linguiste de son état, qu’Émilie Rousset a tiré sa performance. Obsédée par les discours de spécialistes en tous genres, elle restitue sur le plateau du T2G des parties de ses échanges avec le scientifique. Éclairés en frontal par deux dispositifs qui évoquent des écrans de télévision, deux acteurs jouent le jeu des questions naïves et des réponses professorales à propos de la langue des Munduruku et du rapport de ce groupe indigène aux chiffres : passer de la précision quantitative du monde occidental du chercheur à l’approximation numéraire sémantique des Munduruku. Bref et intense, cet éclairage jouant d’abord de la caricature nous laisse juste le temps de nous faire réfléchir à notre anthropocentrisme, avant de nous asséner d’un noir que tout ceci n’est bien que du théâtre.

Obscure expérimentation que celle de Marie Losier et Jean-Philipe Varin qui amènent sur scène une femelle hibou. Et le vrai animal, posé sur son perchoir en devant de scène, noyé dans des volutes de fumée, de tourner la tête à 360 degrés. Et son dresseur, pas peu fier, de nous expliquer avec enthousiasme que l’animal n’a plus peur de l’humain et joindre la parole aux actes en asticotant la bestiole, lui appuyant sur la tête pour un effet des plus attendrissants.

Laissant tomber ses rêves érotiques avec Fleur Pellerin, Thibaud Croisy donne le plateau à Pierre Bellemare, star des ondes et du petit écran (de l’ORTF à Paris Inter, du téléachat à La Seconde Guerre mondiale racontée par…) pour une histoire extraordinaire : un fait divers dans le cimetière Montparnasse.

Mis en histoires, en bandelettes, en systèmes ou en dérision, les mots des créateurs ont pris toute la place de cette 9e édition du (tjcc). Et si les formats courts laissent parfois un gout de frustration, c’est bien à la composition d’une fresque verbieuse que tous ont participé.

 

(tjcc) a eu lieu les 3 et 4 juin au T2G, Gennevilliers.