<i>Pars pro Toto</i> d'Alicja Kwade, Pars pro Toto d'Alicja Kwade, © D. R.
Critiques arts visuels

Invitation à Venise

Le titre de la 57e biennale de Venise résonne comme le refrain d’une chanson, une exclamation, une formule magique impulsive et entraînante. Sa commissaire, Christine Macel, conservatrice en chef au Musée national d’art moderne du centre Pompidou, a imaginé une traversée à travers neuf pavillons qui remet au centre les œuvres mais surtout les artistes, leurs démarches et leurs rêves.

Par Julie Rossello publié le 23 mai 2017

La déambulation commence à Giardini par Le Pavillon des Artistes et des Livres et s’apparente à un accueil des spectateurs par les artistes eux-mêmes. En regardant le Serbe Mladen Stilinović dormir dans Artist at Work (1978), le lit de Yelena Vorobyeva et Viktor Vorobyev, originaires du Turkménistan et du Kazakhstan avec The Artist is Asleep (1996) ou en entrant dans l’atelier new-yorkais de l’américaine Dawn Kasper – déterritorialisé à Venise et reconstitué à l’identique – dans lequel viennent jouer parfois des musiciens, le spectateur est convié de manière souvent ironique à entrer dans l’intimité de l’artiste au travail.

La traduction du titre de ce pavillon devient ensuite plus littérale avec les peintures sculpturales du Britannique John Latham, obsédé par l’objet livre, principal personnage de ses grandes toiles ou de ses sphères, suspendues comme les ex-voto d’une cathédrale. Les livres en série, alignés, de The Reason Why Classic Is (1999) du Chinois Geng Jianyi sont vidés de tout écrit comme s’ils avaient pris la pluie ou que leur contenu avait été aspiré par les rêves et la conscience de leurs lecteurs. Ce pavillon se termine par Tightrope (2015), une vidéo vertigineuse de la jeune Russe Taus Makhacheva dans laquelle l’un des derniers funambules traditionnel du Daghestan transporte, entre deux falaises du Caucase du Nord, des reproductions de toile du patrimoine pictural du pays, une traversée entre tradition et occident, entre rite et capitalisme comme l’organisation d’un rite de passage de l’héritage ; que garde-t-on pour continuer à avancer ? Que doit-on laisser sur l’autre rive dans cette république russe fédérée ?

Tightrope (2015) de Taus Makhacheva. p. D.R.

 

Des individus habités par leurs espaces

Le Pavillon des Joies et des Peurs explore l’individu aux prises avec les paysages qu’il traverse. Les peintures à l’huile, expressionnistes, de la jeune Firenze Lai, originaire de Hong Kong, montrent de manière à la fois délicate et cauchemardesque des individus cernés par un environnement sécuritaire, comme cet homme entre deux détecteurs, Security System (2013), mais aussi contestataire avec cette femme aux grands parapluies, Clockwise and Counterclockwise (2013) rappelant la révolution pacifiste de 2014 dite « des parapluies », utilisés à l’origine pour se protéger des gaz lacrymogènes. Firenze Lai peint également des amoureux avec ce couple bras dessus-bras dessous, trainant sous forme d’un long chemin, leur existence commune. La jeune Américaine Rachel Rose a imaginé, dans son film d’animation Lake Valley (2016 HD vidéo), un parcours initiatique vu par le prisme d’un chien-lapin et composé de passages d’un monde à l’autre par simple association d’images captées et tombant, à la manière d’Alice de Lewis Caroll, dans des mondes tour à tour merveilleux, inquiétants ou urbains.

 

Des démarches collectives avec et pour la nature

La seconde et majeure partie de l’exposition est située à l’Arsenal et s’ouvre sur Les Pavillons du Commun, puis celui de la Terre qui mettent à l’honneur les démarches collectives d’artistes ou celles de collectifs d’artistes. Les poèmes suspendus sur des draps à sécher, les livres en pain ou en tissus, les tissages de l’artiste et poétesse Italienne Maria Lai (1919-2013), reliquats de ses démarches notamment dans son village natal d’Ulassai sont mises à l’honneur dans un bel espace tout comme celle du collectif slovène OHO (Milenko Matanović, Marko Pogačnik, David Nez, Marko Andraz Salamum) qui tentait, précurseur au début des années 1970, d’élaborer des techniques d’acupuncture pour sauver la terre (Environnment Realized With Rolls of Toilet Paper in The Wood,). En écho, les œuvres végétales de Michel Blazy, ponctuent l’exposition à Giardini avec un champ de ballets à sorcières entourés de pousses de lentilles (Le Jardin sorgho, 2012) ou un mur de vieilles baskets transformées en pot de fleurs, ruines vivantes de notre société de consommation. Politique surtout, le puissant film Les Immobiles (2013, HD film) de la française Marie Voignier dans lequel un ancien guide chasseur de safari en Afrique commente son album de souvenirs. Le plan fixe sur les pages qu’il tourne et ses mots cachent le visage de ce qui apparait pourtant, au fil des pages, comme la véritable bête à abattre : le colonialisme. Cette œuvre résonne à son tour avec les cimetières animistes d’animaux de la brésilienne Erika Verzutti qui dessinent dans la nature des paysages surréalistes (Poodle, 2017).

 

Mysticisme et humilité

Les pavillons qui suivent, ceux des Traditions, des Shamans, Dionysiaques, des Couleurs, des Projets et du Temps et de l’Infini font également revivre des expérimentations collectives. Le jeune colombien Marcos Avila Forero, lauréat cette année du Prix des Amis du Palais de Tokyo, fait revivre la tradition perdue des percussionnistes de l’eau par le biais d’une vidéo (Atrato, 2014). Cet artiste commence tout projet par une enquête sur le terrain et un travail avec les habitants ; chacune de ses œuvres s’effectue en dialogue et à partir des histoires, des mythes et rituels des territoires investis. La marche ou dérive se termine à l’extérieur, tout près des docks, à proximité de sphères minérales, énormes planètes de marbre ou de granit, tombées et comme échouées du ciel. Pluton, Mars et Mercure atterries sur terre servent la logique récurrente d’antagonisme des temps et des espaces de l’œuvre de la Polonaise Alicja Kwade dans laquelle l’infiniment grand est réduit ici à notre échelle, d’infiniment humain.

 

> Viva Arte Viva, 57e biennale de Venise, jusqu’au 26 novembre