Sing Street de John Carney Sing Street de John Carney © p. D. R.
Critiques cinéma festivals

Hitchcock d’or

L’édition 2016 du festival du film britannique de Dinard, à laquelle votre site préféré était convié, vient d’attribuer son Hitchcock d’or à l’excellent film musical Sing Street de John Carney qui, une fois n’est pas coutume, sortira en salle, de ce côté-ci de la Manche, le 26 octobre.

Par Nicolas Villodre publié le 3 oct. 2016

La Route enchantée

John Carney s’était auparavant essayé au genre musical avec le film gentillet Once (2006), découvert à l’époque dans cette même ville balnéaire bretonne, qui traite d’un jeune couple de chanteurs de rue irlandais. Sing Street joue avec le nom de la rue dublinoise Synge Street, qui célèbre le poète du « Celtic Revival », John Millington Synge et désigne communément la fameuse école religieuse dont le réalisateur fut l’élève. Même si les événements, relatés sous une forme fictionnelle classique, ne correspondent pas nécessairement à la vie quotidienne de l’époque dans laquelle se situe l’action, à la fin des années 80, il n’était apparemment pas si simple de se faire une place dans un monde adolescent entièrement masculin (en raison du bizutage) et le cadre d’une institution au règlement rigide (cf. le port obligatoire de chaussures de couleur noire). Il faut dire que la devise de cette école créée en 1864 est « Viriliter Age » : agis en homme !

 

Au tout début de cette bande, le héros interprété par l’acteur-chanteur Ferdia Walsh-Peelo aux faux airs de jeune McCartney, plaque à la guitare sèche quelques accords du tube d’Eurythmics, « The Miracle of Love » (1986), qui donnent le ton d’entrée et le point de départ de la période de référence, riche en modes et courants en matière de pop music anglo-saxonne (de Duran-Duran à Cure, en passant par Depeche Mode, New Order, Pet Shop Boys, Boy George, etc.) mais également – et c’est une des sources comiques du film avec des bambins-pieds nickelés bricolos rigolos rappelant ceux de Be Kind Rewind (2008) de Michel Gondry – l’engouement pour le clip musical et la mise à distance du film par les moyens dérisoires de la cassette audio et de la caméra VHS. La reconstitution historique est soignée, mis à part peut-être l’anachronisme du dos d’âne au démarrage de la décapotable conduite par le rival du protagoniste en affaires de cœur – il nous semble que cette manie des ralentisseurs automobiles, en France comme en Grande Bretagne, date des années 90, voire 2000. À mi-chemin entre Zéro de conduite (1933) pour la révolte de la jeunesse contre l’autorité ecclésiastique et American Graffiti (1973) pour le final doublement rétro, lorgnant du côté des fifties et des sixties, le film est doté d’une riche bande-son de chansons écrites par le réalisateur lui-même.

 

Le tout-venant et l’exclusif

Qu’on le veuille ou non, le fameux Brexit n’étant pas encore mis en œuvre, quelques navets ont débarqué ou atterri à Dinard, qui eussent mérité leur insularité absolue. D’autres films méritaient le détour, qui ne trouveront malheureusement pas leur débouché en France, en l’état actuel du marché du film. Chubby Funny (le gros rigolo) réalisé et joué par Harry Michell traite cabotinement des cabots, des débuts de deux jeunes acteurs vivant en colocation, aux répliques nettement moins drôles que celles des vieux ados de Friends. Prevenge, de et avec Alice Lowe, en état de grossesse avancée pour les besoins du film (l’inverse étant malheureusement plus probable) ne provoque ni l’effroi du Rosemary’s Baby (1968) de Roman Polanski, ni la franche et noire rigolade du Serial Mother (1994) de John Waters, ni l’étonnement premier (ou primal ?) du Sexe qui parle (1975) de Claude Mulot. L’auteure accouche d’un film grandguignolesque dont la platitude ne parvient pas à prendre de relief par les changements constants de mise au point entre le premier et le deuxième plan.

 

Away de David Blair, sur le couple improbable, purement écranique, formé par un quinquagénaire aux tendances suicidaires mais n’osant passer à l’acte (Timothy Spall) et une jeune paumée vivotant de ses charmes et d’embrouilles dans le milieu des dealers (Juno Temple) est intéressant par la déambulation dans le gigantesque lunapark qu’est Blackpool, ville franche du nord-ouest de l’Angleterre. Moon Dogs de Philip John passe, et c’est dommage car le film a pas mal d’atouts, un peu à côté de son sujet (la celtitude) et de la musique (celle résultant de la fusion entre la chanson traditionnelle et l’électro berlinoise). Les splendides paysages des îles Shetland, vierges de tout tourisme, cadre surréel valorisent indiscutablement l’opus. On regrettera que la photogénique et excellente chanteuse Tara Lee ne dispose que d’une petite minute pour y exprimer son talent vocal.

 

L’autre bonne surprise du festival est sans conteste This Beautiful Fantastic (difficilement traduisible par Le beau fantastique) de Simon Aboud. « Le merveilleux est beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a que le merveilleux qui soit beau », disait André Breton : c’est le cas de ce film en tous points charmant. Richement connotée (l’héroïne semble à la fois extraite d’un tableau d’Edward Burne-Jones et passée par le filtre Amélie Poulain, le côté franchouillard énervant en moins), cette comédie féerique traitant d’une des passions les plus exclusives et obsessives en Grande Bretagne (l’art du jardin, au sens propre comme au sens figuré ou voltairien de ces termes) est digne d’éloges. La fantaisie n’a ici rien d’héroïque, toutes les situations partant de points ténus. Les acteurs sont tous d’un très haut niveau et subtilement dirigés.

 

Le festival du film britannique de Dinard au eu lieu du 28 septembre au 2 octobre.