<i>Locus Focus</i> de Min Tanaka, Locus Focus de Min Tanaka, © Madada.

Historique

Min Tanaka

Pour la première fois, à l’occasion de la reprise du solo de Min Tanaka, Locus Focus, à la Maison de la culture du Japon à Paris, le public a eu accès à la cour anglaise de cette auguste institution voisine du musée des Arts premiers.

Par Nicolas Villodre publié le 3 juil. 2016

Une façon pour Tanaka Shōji, aka Tanaka Min, alias Min Tanaka – depuis quelque temps, il est courant de faire précéder le prénom du Japonais par son nom : c’est, semble-t-il l’usage pour les individus nés avant 1868 comme pour ceux qui font partie du gotha artistique – de situer son théâtre à la fois dehors et dedans. Un des paradoxes de cette personnalité hors du commun est, précisément, de mettre son art au service du familier. Ce dépouillement esthétique relève certainement d’une démarche spirituelle, somme toute influencée par l’animisme. Le moindre signe pouvant rappeler l’état de nature est exploité dans une gesticulation lente et hésitante, tâtonnante et titubante qu’il faut bien qualifier de danse, par un homme sans non ni âge, dont l’identité est par deux fois niée : par le port d’un uniforme défraîchi en lainage kaki et celui d’un voile noir lui encagoulant la face en première partie de soirée.

L’âge canonique du capitaine est contemporain et intemporel. La cour n’a pour nous d’anglais que le nom ou la fonction d’exit – pas seulement au sens secouriste du terme, mais en son acception spectaculaire, pour ne pas redire théâtrale, celle de la didascalie décrétant que le personnage doit, littéralement, quitter la scène – l’exitus, médicalement parlant, étant synonyme du mot le plus tabou : mort. La bande-son électro-acoustique, tendance bruitiste, qui accompagne la via crucis de l’homme seul sur lequel notre attention se focalise contient un bourdonnement d’avion ambigument connoté – est-il besoin de rappeler que Mr Min, âgé d’à peine trois mois, a pu percevoir l’écho proche et lointain d’Hiroshima et Nagasaki ?

Photo : Aya Soejima. 

Le solo avait été programmé par le Festival d’automne en 2012 aux Bouffes du nord, par conséquent dans une salle conservée en son jus, dévastée. Redonné (= coréalisé) grâce au Cnd et à la Maison du Japon pour la Saint-Jean comme pour allumer les feux, il diffère, nous dit-on, à chaque présentation – la notion de représentation ayant été rudoyée par le fondateur historique du butô, Hijikata, dont se réclame Min Tanaka. On peut se dire, aussi, que l’inverse est vrai. Que reste-t-il de « naturel », de spontané, d’inédit après que l’on a consacré sa vie entière à l’improvisation? L’aspect visuel, et même graphique de la danse de Min rapprocherait celle-ci de l’art de l’estampe, l’artiste traduisant en quelques traits son « monde flottant ». Ici, la progression de l’action relève de la régression. La silhouette de terreur, ombre rasant le rempart en placoplatre séparant l’espace public du privatif, finit par prendre forme humaine, celle d’un vieux sage ou d’un jeune fou.

Les mouvements dessinent divers états ou stations. L’homme marche de guingois, en dedans, l’arête du pied lui servant d’appui. Il est debout, accroupi ou rampant. Il ouvre la bouche. Sa gorge vagit puis éructe des cris animaliers. Sa langue exécute une danse indépendante de toute parole. D’où l’étrangeté qui se dégage de ce nouveau personnage. La tête chenue, le corps menu, le torse nu, l’individu s’en prend au mobilier du patio démarqué de l’élémentarité du jardin japonais. Il se cogne à la paroi, lui lance d’assez lourds galets, s’accroche aux branches du sassafras central comme il peut. Il cherche à dompter le végétal, à le chevaucher puis l’interpelle et finit par le caresser.

La réaction (réactionnaire) d’une proprio ou voisine de palier de ce quartier huppé nous rassure un peu, qui interroge (et interrompt) le danseur d’un sonore : « C’est tout ce que tu peux faire ? » Cette mise en cause inattendue – l’injonction étant « sincère », par conséquent pas celle d’un comparse hors champ – joue le rôle de la scansion subite qui suspend les certitudes. Elle abrège le solo au sol au moment le plus inopportun. 

 

Locus Focus de Min Tanaka a été présenté le 24 juin à la Maison de la culture du Japon, Paris et le 29 juin au jardin de l'ancienne Banque de France, Pantin.