<i>Cela nous concerne tous</i> de Miguel Gutierrez Cela nous concerne tous de Miguel Gutierrez © p. Laurent Philippe

Happening Birthday

Programmer est un art. La première soirée célébrant le cinquantenaire du Ballet de Lorraine (1968-2018) a été, de ce point de vue, parfaitement composée. Happening Birthday propose deux amuse-bouches qui ressuscitent les volutes soyeuses de Loïe Fuller, pionnière de la danse moderne, suivis de deux pièces : l'une de Cunningham, l'autre de Gutierrez, lequel réveille Mai 68 pour la première fois sous forme de ballet.

Par Nicolas Villodre publié le 22 nov. 2017

Les trois interprètes mis en scène et en chorégraphie par Petter Jacobsson et Thomas Caley ont démontré que la danse serpentine – magistralement éclairée par Eric Wurtz et enrichie d’une partition électro écrite en direct par Ben UNZIP – pouvait aussi être coquine. Deux danseuses et un danseur de la compagnie nancéienne se sont livrés durant près d’une demi-heure à un véritable travail de force mettant à l’épreuve les muscles du haut du corps, particulièrement ceux des épaules et des bras. Toutes les figures florales et les abstractions lumineuses ont par eux été déclinées, enchainées, substituées par d’autres les métamorphosant ou les effaçant aussitôt de notre rétine, comme du temps où les féeries de Loïe Fuller avaient frappé les friands d’Art nouveau. André Levinson, sceptique devant Isadora Duncan, avait compris que Fuller était une « créatrice de formes ». Alors que chez cette dernière les interprètes disparaissaient dans le « tourbillon de draperies », ici, le parti pris a été de les dévoiler par intermittence, de les exhiber même, les bas-résille recouvrant leurs gambettes aguichant à coup sûr le public.

Happening Birthday de Petter Jacobsson et Thomas Caley. p. Laurent Philippe 

 

Meunier, tu dors

Dans Famous for 15 Minutes, publié en 1989 chez Albin Michel, Ultra Violet, se souvient d’une visite à Salvador Dali, en compagnie d’Andy Warhol, en 1965 dans la suite-atelier du peintre à l’hôtel Saint-Regis de New York. « La pièce est emplie de ses jouets : lanternes magiques et images à projeter, photographies de lieux exotiques et de belles personnes, dont des dizaines et des dizaines de lui-même, piles de vieux numéros du Scientific American, immortelles, une Vénus de Milo en plâtre blanc, des mètres de velours rouge, une pyramide en carton-pâte, des sangsues vivantes dans un aquarium, plusieurs homards trempés dans l’or, des crabes et des oursins. Warhol est fasciné devant cette accumulation d’objets hétéroclites. Il joue avec un mobile, petit dirigeable de trente centimètres de long rempli d’hélium accroché au bout d’une ficelle. – Oh, c’est super ! s’exclame-t-il. Vous avez trouvé ça où ? – Chez Schwartz, lui répond Dali. Un peu plus tard, en route pour chez Schwartz, Andy me lance : – Je te conseille de quitter Dali. Il est trop vieux et à côté de la plaque. » L’année suivante, Warhol exposait chez Leo Castelli ses Oreillers volants en mylar argenté inspirés directement de ces dirigeables et qu’on retrouve dans le ballet RainForest de Merce Cunningham. Certains de ces « oreillers d’argent » sont posés au sol, comme des poufs, d’autres sont distribués dans l’espace, en suspension, tels des nuages. Le souffle, émanant de ventilateurs hors champ, les meut à sa guise, les coups de patte des danseurs également. La pièce est une suite de pas de trois précis, délicats et, finalement, sensuels pour du Cunningham, une sorte de Belle au bois dormant version pop sur une musique de David Tudor.

 

RainForest de Merce Cunningham. p. Laurent Philippe 

 

Mai 68

Ce doit être la première fois que les « événements » de 1968 sont traités sous forme de ballet. Les danseurs du Ballet de Lorraine accueillent le public dans les escaliers et le foyer de l’opéra de Nancy, avec force slogans mimant la manif syndicale aux cris de : « On ne lâche rien » et au son de La Marseillaise. La création de Miguel Gutierrez, car c’en est une, a pour titre français Cela nous concerne tous. Sans le souci, l’inquiétude, l’engagement connotant le verbe en anglais. Le soulèvement de la jeunesse, déclenché à Nanterre pour une histoire à dormir debout (celle de l’accès des garçons au dortoir des filles) est ici traité de manière inédite, après deux mois de répétition du chorégraphe new-yorkais avec le corps de ballet. Gutierrez a su cristalliser les propositions gestuelles des 21 danseurs, pour ce qu’on en a vu, très impliqués, pour ne pas dire concernés. Les ayant motivés, il a donné forme à ce qui, a priori, tenait de l’informe (au sens où l’entendait Rimbaud). Il a imprimé du rythme et suffisamment de dynamisme à l’ensemble. La qualité du résultat obtenu est d’autant plus étonnante que le gestuaire est des plus ténus. En effet, sans que rien de virtuose n’ait été exigé des danseurs, ceux-ci se donnent corps et âme à l’entreprise – la danse finissant par revenir au galop, malgré eux, malgré tout. Le décor, réduit à un cyclo et à un tapis de sol couleur framboise écrasée, la lumière vive sur scène comme dans la salle, les costumes pimpants annonçant une mode à venir, la dramaturgie efficace de Stephanie Acosta, l’écho sonore des discours enfiévrés d’une époque, le savoir-faire qu’autrefois on qualifiait de « talent » sont tels que les danseurs se baladent, et nous avec, du pavé à la plage, de cour à jardin et de jardin à paradis en trois-quarts d’heure chrono. Le spectateur est transporté du calme apollinien annonçant la tempête à la fête dionysiaque absolue, fumigènes inclus. 

 

> Happening Birthday s’est déroulé du 15 au 19 novembre au CCN – Ballet de Lorraine, Nancy (dans le cadre d'Exp.edition 2017, biennale de la danse Grand est)