Julie Chaffort, <i>Montagnes noires</i> Julie Chaffort, Montagnes noires © Fondation François Schneider - Julie Chaffort
Critiques arts visuels

Goutte d'eau

Prendre le temps de déceler tous les potentiels contenus dans une goutte d’eau, impossible et insensé ? Pas à la fondation François Schneider où les lauréats du concours Talents Contemporains développent une dialectique aussi géopolitique que métaphysique à travers l’eau.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 11 mai 2017

La fondation Schneider est typiquement le genre d’endroit où l’on peut contempler une goutte d’eau sur un minuscule piédestal, ou un brin d’herbe s’affaisser sur une béquille fabriquée à sa mesure, sans paraître suspect. Dans quel autre contexte ces installations de Benoît Pype, basées sur des transformations lentes et infimes, pourraient trouver l’attention d’un homo sapiens soumis aux diktats instantanéistes ? Ouvert il y a trois ans non loin des grandes sources de Wattwiller, en lieu et place d’une ancienne usine d’embouteillement, le centre d’art semble n’être « qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » et s’ancre sur le territoire à travers la thématique de Talents contemporains, son concours annuel : l’eau.

 

Benoit Pype, Chutes libres. p. Fondation François Schneider / Benoit Pype 

 

Le cycle de la précarité

Parmi les sept lauréats de la dernière édition, Benoît Pype érige la fragilité comme une force créatrice à travers des sculptures presque spontanées. Chutes libres se constitue autour de l’eau comme élément primaire, mère de toutes les vies ; et du métal comme allégorie de la technique, mère de toute les « civilisations ». Parabole du mythe d’Icare ou résurgence d’un rituel divinatoire germanique (Bleigießen), chacune des sept sculptures de 2 cm x 1 cm, toutes uniques, porte en elle l’histoire d’une goutte d’étain en fusion tombée dans l’eau et pétrifiée instantanément en une forme aléatoire et accidentée. L’artiste convoque ainsi le spectre fondateur de notre rapport au temps qui oscille entre permanence et fugacité, l’idée d’un Être éternel issue de Parménide et celle de transformation constante héritée d’Héraclite. Ses Géographies transitoires opposent également l’élémentaire à l’artificiel avec le plan d’une ville – symbole de la rationalisation de l’espace – imprimé sur une feuille d’arbre, sorte de Vanité naturelle. Qu’importe l’optimisation de la cité, celle-ci se dégradera inéluctablement au rythme de son support. Chez Benoît Pype, une goutte d’eau ou une fibre végétale peuvent réfléchir à elles seules les conditions les plus fondamentales, et pourtant si vulnérables, du vivant. Voici que l’anecdotique met en danger la soi-disant sophistication des sociétés basées sur l’industrialisation et le divertissement.

La démarche d’Alex Seton, stratégique et narrative, développe un regard plus ostensiblement géopolitique sur l’eau et la précarité. Le sculpteur fige dans le marbre moteurs de zodiac, rames et bateau pneumatique : ci-gît des embarcations démembrées, les mêmes qu’utilisent les personnes en exil pour traverser les mers. Les bâches en plastique bleues dans lesquelles sont enroulées les sculptures évoquent directement leurs installations provisoires, notamment pour récupérer les eaux de pluie. Avec Deluge in a Paper Cup, l’artiste a étiré l’une d’elles au-dessus d’un verre de pierre, posé en équilibre instable sur une béquille en bois et censé recueillir goutte après goutte l’eau versée sur la bâche. Si le débit s’accroît, le bois gonfle et le récipient se fracasse sur le sol. L’attente, l’incertitude, l’intuition du péril imminent suintent en même temps que le précieux liquide. En empruntant le matériau de la grande sculpture d’histoire, Alex Seton immortalise le sort de milliers d’individus rassemblés de manière indifférenciée sous le terme de « migrants » quand l’Europe se paie les moyens de les faire disparaître de son champ de vision. Si Deluge in a Paper Cup prend le parti de graver ces désastres humanitaire et politique dans la mémoire collective, le discours et la mise en scène ficelés qui sous-tendent l’installation court-circuitent le sentiment d’urgence et de fragilité qu’elle cherche à mettre en lumière.

 

Dérives en territoire du rêve et de l’absurde

Mathilde Lavenne s’éloigne des problématiques sociétales au fil de sa dérive sur les eaux scandinaves à bord d’un bateau. Sa caméra épouse le mouvement de la coque pour ouvrir des dimensions spatio-temporelles inconnues. Les montagnes qui se reflètent et se dédoublent au contact de la surface du fleuve semblent s’incliner d’elles-mêmes pour déverrouiller des réservoirs de mythes et de rêves. Entre les panoramas s’immiscent des plans macroscopiques et fixes : les glaces desserrer leur emprise sur les roches, l’onde cicatriser immédiatement après avoir été pulvérisée par la chute d’un corps solide ou encore la surface aqueuse s’épaissir quand la couleur d’un ciel brumeux y déteint. En s’achevant sur le point de départ – le port d’une petite ville et une façade affublée d’une publicité pour hot-dog – la vidéo Focus on Infinity ne dit pas si l’artiste a atteint son but initial : rencontrer les Samis, le dernier peuple chamanique d’Europe. Quoiqu’il en soit, cette traversée initie à un rapport tendre, humble, presque sacré avec les flots comme créateurs originels des lieux.

Cette faculté de l’eau à sculpter les paysages, Zhang Kechun la développe à travers sa série The Yellow River, des photographies à la chambre le long du Fleuve jaune – le deuxième cours d’eau le plus long de la Chine, colonisé par 4000 industries pétrochimiques et pollué sur plus d’un tiers de sa longueur. Pendant plus d’un an, l’artiste a arpenté les rives industrialisées et aujourd’hui noyées dans une immensité blanchâtre, des rives au bord desquelles les hommes et les bêtes meurent de maladies. Une esthétique cinématographique de science fiction se dégage de scènes absurdes et désolées. Deux hommes pêchent au pied d’une cheminée d’usine échouée dans une flaque, une tête monumentale et mort-née de Bouddha veille sur un site minier désert. Étonnante image du tourisme, enfin, que celle de ce batelier accroché à son téléphone dans l’attente de groupes à transporter, parfaitement seul sur une langue de terre grignotée par les eaux.

Zhang Kechun, The yellow river. p. courtesy of the artist Galerie Paris-Beijing

 

L’absurde incarne la pierre angulaire du travail de Julie Chaffort. Dans Montagnes noires, la vidéaste filme la dérive de dix moutons – cinq noirs et cinq blancs répartis selon la couleur sur deux radeaux différents – sur le lac de Vassivière. La brume prend les cimes et les collines, le tonnerre gronde, la pluie crépite. Il n’y a plus rien que ces radeaux de la Méduse qui voguent sans horizon. Leurs passagers s’avèrent plus tranquilles que leurs homologues humains délirants dans le tableau de Géricault, et les eaux, liées à la folie dans l’imaginaire occidental, moins troublées. Ici, domine l’indifférence : celle des animaux à leur sort, celle de l’eau à ses hôtes, celle du reste du monde à ce lac artificiel perdu dans le brouillard. Si le « monde est une scène » comme le concevait Shakespeare, cette scène-là renvoie à une déperdition douce et sans fin, devant laquelle l’homo sapiens, une fois son costume de spectateur enfilé, redevient maître de son temps.

 

Alex Seton, Deluge in a paper cup. p. courtesy of the Artist - Galerie Paris-Beijing 

 

> Talents contemporains, jusqu’au 10 septembre à la Fondation François Schneider, Wattwiller