Die Fremden de Johan Simons, Die Fremden de Johan Simons, © p. D. R.
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From Ruhr

Florilège d’architectures grandiloquentes et d’industries reconditionnées, le festival pluridisciplinaire Ruhrtriennale pose un grand angle sur les enjeux contemporains, au risque parfois de les louper. Compte-rendu des festivités.

Par Thomas Corlin publié le 22 sept. 2016

 

Cadre improbable pour un festival culturel, la Ruhr est ce Los Angeles industriel, conglomérat de petites villes interconnectées, pavé d’usines et de centres commerciaux – un espace à la fois fascinant et déprimant, quoiqu’étrangement attachant. L’affichage de la Ruhrtriennale, dont la 15e édition s’éparpille sur tout le territoire, ponctue ce décor unifié avec sa typo dernier cri et ses pernicieuses interrogations au détour d’une gare ou d’une rue piétonne : « À quel point es-tu libre ? » ou un simple « Fraternité ? » dont la seule ponctuation suffit à convoquer toutes les menaces qui harcèlent actuellement ce qu’il reste de paix sociale en Occident. Naturellement, elles traversent la plupart des œuvres rencontrées ce week-end, sous des formes plus ou moins heureuses. Celle adoptée par l’Osa – office for subversive architectures – paraît bien didactique, une fois perchée dans sa barque rose entre le port de Dortmund et une usine de traitement de métal. Hissé jusqu’à des écrans vidéo, le spectateur est posé devant une animation du même style que l’émission Data-Gueule, l’humour en moins, accompagnée d’une installation de poésie sonore qui s’intègre difficilement dans l’ensemble. Axée sur le déplacement des marchandises et des populations, la mise en abime naïve de l’installation (ironiquement intitulée Well, come) consiste à faire vivre malgré lui au public une situation similaire en le plaçant dans une cargaison quelque peu ridicule – pour un rendu qui relève plutôt du parc d’attraction éducatif.

 

Toute cette futilité est vite balayée par la solennité et la pompe de Die Fremden, posé dans l’imprenable usine désaffectée de la ville de Marl, le Zeche Auguste Victoria. Pour la deuxième année de son mandat à la direction du festival (d’une durée de trois ans, d’où son nom), Johan Simons approche dans une mise en scène apprêtée mais acide la question migratoire (et bien d’autres) à travers le double prisme de l’Étranger de Camus et celui de Meursault, contre-enquête, la suite algérienne bien trempée que lui a imaginé Kamel Daoud 73 ans après. Ruhrien et spectaculaire à souhait, le cadre en jette un max et on ne sait plus s’il écrase ou sur-dramatise la pièce : une sorte de turbine aux dimensions pharaoniques nous toise et délimite la scène, un hangar de tôle et de panneaux solaires nous abrite des averses, pendant qu’au centre, un orchestre saisit et tiraille la dramaturgie avec des partitions de Kagel ou de Ligeti.

Die Fremden, de Johan Simons. p. D. R.

 
Malgré ce fastueux décorum, Die Fremden demeure un méta-drame complexe et serré aux résonances inattendues. Simons nous épargne une théâtralisation linéaire et opte pour un chœur qui incarne tout entier les différentes facettes du mordant remix de Daoud. Celui-ci s’attaque aux nœuds qui font l’ambigu classique de Camus, auquel ce traitement si teuton offre une portée : l’anonymat de l’Arabe, les positions discutées de l’auteur sur l’indépendance ou l’affrontement ethnique sous-jacent dans le geste gratuit de Meursault, le tout porté par des vidéos d’époques en Algérie. La troupe de Die Fremden (« les étrangers »), qu’on confond parfois avec un cercle d’aliénés s’adonnant à une hystérique reconstitution, en profite pour s’attaquer à la notion de nationalité, à l’état d’étranger et au religieux (une tirade intense contre le christianisme, accueillie par quelques applaudissements confus). Le décollement entre fiction et réel qu’opère Daoud en juxtaposant ses personnages et la vie même du livre de Camus (son succès, son importance historique) ajoute un degré de trouble à cette adaptation, et une couche de schizophrénie à ses interprètes. Mais c’est surtout le décalage entre un théâtre si allemand et un contenu propre si franco-algérien qui fait le piquant de Die Fremden. Quand une comédienne, blonde comme les blés et allemande jusqu’au bout des ongles, dit ne jamais s’être sentie arabe en tant qu’algérienne et s’interroge sur son identité, c’est tout le clivage entre blancs et « étrangers » qui est perturbé, et toute la distance et la profondeur du regard de Simmons qui sont à l’œuvre.

On lui pardonnera donc quelques maladresses dont un final confus et cabotin et, surtout, un parallèle téléphoné avec le cas des migrants : après un majestueux éloignement de la turbine (Départ de la France d’Algérie ? Extension des spéculations de Daoud hors des cloisons théâtrales ?), la deuxième partie est dominée par une brillante vidéo où sont renversés cette fois-ci les rôles allemands / syriens, qui se serait suffie à elle-même dans un autre contexte, mais pèse trop lourd dans celui de la pièce, pourtant assez nuancée jusque-là.

 

Et question nuance, il ne faut pas trop en attendre de Future of Sex, agaçante plantade que l’on doit aux Hollandais de Wunderbaum et Arnon Grünberg. Annoncée par un titre fallacieux, la pièce prétend esquisser l’avenir de nos comportements sexuels et (surtout) affectifs, dans un style d’anticipation proche de la série Black Mirror, le côté potache en plus. Ce qu’elle propose en fait est une série de sketches essoufflés sur les névroses de petits bourgeois occidentaux selon lesquels l’aliénation capitaliste a annihilé notre rapport au sexe – un constat aussi simpliste que nihiliste dont la pertinence et la force subversive n’ont survécu que le temps de quelques romans de Houellebecq. Aucun cliché n’est écarté : la paumée issue de la génération Y, le robot sexuel, le banquier « éthique » qui se paye une maitresse scato et ainsi de suite, dans un style imprégné de télé réalité, et avec un sens si faible de la dérision qu’on le croirait inexistant. Ainsi, à une époque où le sexe est une source intarissable de réflexion sur le corps, la politique, les identités, les cultures et les nouvelles technologies, Future of Sex parvient à nous refourguer une rengaine bien rance sur la misère sexuelle à travers une chronique de mœurs mal brossée. Quoi de plus embarrassant pour une jeune troupe de théâtre sur les planches en 2016 ?

 

Pour se nettoyer des cyniques turpitudes de ces peine-à-jouir du futur, rien de mieux que les indéfectibles Sunn O))), qui grondent de fureur dès minuit dans un des hangars de la Jahrhunderthalle, et se sont dotés d’un performeur-chanteur vêtu tel un oiseau de métal pour nous divertir de leurs drones paralysants.

Sunn O))). p. Koen Jacobs

Installations sonores vivantes autant qu’épreuves d’endurance, tous leurs concerts ont le don de transformer leur public en une forêt humaine statique, transie de douleur et de sidération. Ils procurent ainsi une catharsis finale bien méritée, comme si les interminables semonces électriques qu’ils nous distribuent empoignaient d’un coup tous les conflits que les pièces de ce weekend ne sont pas toujours parvenues à aborder.

 

> La Ruhrtriennale a eu lieu du 12 aout au 24 septembre dans la Ruhr, Allemagne.