<i>Blake Works I</i> de William Forsythe Blake Works I de William Forsythe © Ann Ray.

Forsythe, maître du déséquilibre

L’Opéra de Paris célèbre le chorégraphe William Forsythe en présentant trois de ses pièces jusqu’au 14 juillet. Une entrée au répertoire, une nouvelle version et une création sur une partition de James Blake où serpentent déséquilibres et mouvements fracturés.

 

Par Sylvie Arnaud publié le 7 juil. 2016

William Forsythe place la danse dans le temps de l'interstice et de l'invisibilité, une temporalité échappée où le vide l'emporte. La rupture, marqueur du déséquilibre, participe à l'impression de vide partiel et général. Elle se situe à la jointure des mouvements, là où normalement le geste se poursuit dans la linéarité naturelle de la terminaison. En exacerbant perpétuellement les cassures et tentatives de chutes, le chorégraphe compose  à l'infini sur le mouvement fracturé et bouscule nos lignes de confort. De fait, un langage inédit du corps dansant pétri de l'imprévisible  se construit sur la résistance aux lois de la gravité et de l'apesanteur.

Of any if and a été créée en 1995 par le Ballet de Francfort, un duo masculin/féminin d'une grande virtuosité technique se déploie dans un mouvement absolument sensuel et dense aux lignes parfaitement fluides. Cette pièce s'inscrit aussi dans des combinaisons de mesures extrêmement précises où les corps imbriqués répondent à des impulsions ou des compulsions lentes ou accélérées. Esprits de lutte et de communion ensemble s'il en est, convoquent tant de mémoires enfouies et ramènent à des états alternant entre le vif et le végétatif. Aussi improbables que puissent être ces forces en tension, l'exécution en est renforcée par une lumière habile, un verbe écrit projeté par intermittence sur des écrans et une parole dite, brisée, inintelligible par deux autres interprètes sur scène. Cet exercice de déconstruction du mouvement des codes de la danse et de la scène produit des suspensions spatiales et temporelles. Les corps s'éteignent puis réapparaissent subitement. Par sa totale maitrise des vocabulaires classique, néoclassique, moderne et contemporain, William Forsythe se joue à la perfection de notre œil et de nos perceptions.

Of any if and. Photo : Ann Ray 

Aproximate Sonata est créée l’année suivante, toujours par le Ballet de Francfort, sur des musiques de Beethoven. En 2006, sa recréation entre au répertoire de l’Opéra de Paris, sur une composition originale de Thom Willems. Forsythe inscrit dans cette pièce une cassure dans le rythme sonore entre ce qui est vu et ce qui est entendu et charge les interprètes de construire ensemble, à la façon d'un exercice d'improvisation sur une série de pas de deux, des cinétiques diversifiées, mais suivant une base rigoureusement classique. Les costumes signés Stephen Galloway brillants, lumineux et colorés participent eux aussi au concept de la brisure des codes par l'apport d'un contraste violent, avec un vert pomme fluo réveillant la vigueur du cygne noir, aux côtés d'un bleu et d'un pourpre. Le cygne noir tonique, vertigineux, chargé de vibrations, l'acteur central de la pièce, célèbre et valorise les références au répertoire classique.

La dernière création Blake Works I sur une composition musicale de James Blake, adepte du son électro minimaliste aux influences pop et soul, est une traversée dans un temps intemporel relié à une suspension discontinue au dedans duquel force et légèreté se titillent et s'épuisent.

 

Of any if and  (entrée au répertoire), Approximate Sonata (nouvelle version) et Blake works I (création) de William Forsythe, du 4 au 16 juillet à l’Opéra de Paris.