<i>Endgame</i> de Tania Bruguera Endgame de Tania Bruguera © Ricardo Castelo.
Critiques Théâtre

Fin de partie

Pour son adaptation de Fin de Partie, Tania Bruguera place ses spectateurs en haut de grands échafaudages sur un dispositif d’observation à 360°. Elle propose par là d’autres points de vue sur le réservoir de solitude de l’œuvre de Samuel Beckett. 

 

► Entretien avec Tania Bruguera à lire dans Mouvement n°91

Par Audrey Chazelle publié le 10 oct. 2017

 

 

D’emblée, le sentiment de prendre part à une guillotine collective : les uns derrière les autres nous gravissons les 1er, 2è ou 3è étage d’un échafaudage tonitruant puis, positionnons notre tête à travers une meurtrière pour s’introduire dans l’espace blanc de la représentation. Curieux ou inquiets, on se prépare à éprouver ce corps debout, en regard à ceux des acteurs, au fond du trou, et ceux des autres spectateurs dont on perçoit les têtes, et les ombres corporelles qui se dessinent sur la toile quand la lumière se fait moins blanche.

À l’intérieur de l’espace immaculé circulaire, clos et aseptique, s’exposent les personnages de Fin de partie, chacun dans une posture de corps contraignante. Hamm, non-voyant et infirme, pris au piège de sa chaise-lit roulante en bois, est assisté par le corps terriblement oblique de Clov. Clov est un homme soumis, blessé, qui va et vient, clopin-clopant, répondant aux injonctions de son maître Hamm, comme un animal. Hamm est un vieux grincheux autoritaire qui aime être au centre, et a besoin d’un chien pour répondre à ses besoins. Les parents de Hamm, enfin ce qu’il en reste, des voix off mal incarnées dans le corps d’enfants allongés au fond d’une poubelle, participent eux aussi, en retrait, à une agonisante succession de nuits et de jours. Jusqu’à ce que cela finisse. Jusqu’à ce que la figure centrale, patriarcale, recouvre de son mouchoir ensanglanté, ses yeux vitreux.

Vus d’en haut, les corps mobiles ou immobiles deviennent le point focal, le point de chute dans l’espace. Leur raideur se superpose à la froideur des sentiments qui émane du récit. Cette Fin de partie offre une longue vue sur la posture des corps, plus bavarde encore que les mots. Les spectateurs gigotant font retentir toute la structure dans leur mouvement et pour peu que leurs chaussures se décrottent sur la ferraille, des débris de terre qui n’auraient rencontré aucune chevelure en vol font résonner le son de leurs chutes. Les évènements extérieurs cohabitent avec les évènements intérieurs. Il naît une sortie d’attention, d’empathie réciproque des corps, contraints dans l’effort de l’action ou de l’observation. L’entreprise de Tania Bruguera révèle ainsi la physicalité du récit et l’interdépendance du réel et de l’imaginaire à l’œuvre chez Beckett.

L’artiste immerge les âmes beckettiennes dans leur spatialité, en exposant physiquement leur solitude dans un espace de contamination duquel nous, spectateurs, entrons et sortons par la tête. Une pièce à conviction qui assure de l’engagement de l’artiste-activiste à ouvrir de nouvelles fenêtres de réception-perception.

 

> Endgame de Tania Bruguera a été présentée du 22 septembre au 1er octobre au Théâtre Nanterre-Amandiers

► Entretien avec Tania Bruguera à lire dans Mouvement n°91