<i>Taste of Cement</i> de Ziad Kalthoum Taste of Cement de Ziad Kalthoum © D. R.
Critiques cinéma festival

Festival International du Film de La Roche-sur-Yon

Le Festival International du Film de La Roche-sur-Yon s’impose au fil des ans comme un mini-Sundance à l’échelle de la France. Cette année, quelques films marquants se sont détachés d’une édition tiraillée entre velléité d’auteur et ouverture à un public plus large.

Par Julien Bécourt publié le 28 nov. 2017

La Roche-sur-Yon, c’est un rituel immuable, aussi bien côté public que côté cinéastes, l’un et l’autre échangeant en toute simplicité hors du cercle balisé de la « profession ». Une nouveauté – et pas des moindres – a néanmoins fait son apparition cette année : un pôle culturel nommé le Cyel, surgi de terre au cœur de la ville. Le bâtiment abrite entre autres une vaste salle de cinéma qui remplace avantageusement le Théâtre Municipal où se déroulaient une partie des projections, en sus du cinéma Le Concorde et du très cosy Manège. Ce nouvel équipement témoigne, osons l’espérer, de la bonne santé de ce festival. Seule ombre au tableau, la défection de dernière minute de Michel Gondry, auquel le festival consacrait une rétrospective et une masterclass, animée par le duo de la revue Répliques. Pas de bol, le cinéaste avait piscine ce jour-là.

 

Désolation industrielle

Primés dans leur catégorie respective, deux films en particulier ont retenu l’attention. Premier long-métrage du plasticien islandais Hlynur Palmason et Mention du Jury de la Compétition Internationale, Winter Brothers met en scène les déboires d’un ouvrier lunatique en manque d’affection, au cœur d’un no man’s land au fin fond du Danemark, avec pour décor des baraquements de fortune où l’on distille une gnôle toxique, une usine cernée par la forêt et une carrière de calcaire blanche comme la neige. À mi-chemin entre le conte initiatique et le psychodrame burlesque, le film cultive la rupture de ton et l’étrangeté, sans tomber pour autant dans l’afféterie arty. Tourné dans un Super16 aux angles arrondis, Winter Brothers aborde la narration en termes d’atmosphère, tant visuelle que sonore. Cette histoire d’amour (contrite) chez deux frères que tout oppose, parvient à déjouer les attentes en jouant sur plusieurs tableaux : le labeur à l’usine et la nature hivernale y incitent autant à l’excentricité et à la violence (nu sur le sol de son salon, le héros apprend à manier le fusil devant un tutorial d’armes à feu sur une antique VHS) qu’au repli et à la dépression. Cadres à l’intérieur du cadre, les plans alternent entre cette nature figée par le froid et un paysage de désolation industrielle qui n’a rien à envier à la zone de Tchernobyl. Une impression renforcée par l’impressionnante photographie de Maria Von Hausswolff et une bande-son signée Toke Odin, aux cliquetis sidérurgiques et aux bourdons envoûtants. Traversé par de discrètes réminiscences cinématographiques (Noi l’Albinos, La Balade de Bruno, les films de Buster Keaton ou les premiers Aki Kaurismäki), la plasticité singulière de ce film révèle un cinéaste au caractère bien trempé, agrégeant brillamment fiction et abstraction, réalisme social et poésie expérimentale.

 

Récompensé du prix Nouvelles Vagues, le documentaireTaste of Cement de Ziad Kalthoum, a quasiment fait l’unanimité. Le film retrace le quotidien de réfugiés syriens bâtissant des gratte-ciels à Beyrouth. Ils se trouvent exploités et piégés dans ce travail de reconstruction, alors qu’au même moment, ce sont leurs propres immeubles qui sont bombardés en Syrie. Captifs du chantier dans les sous-sols duquel ils sont contraints de dormir, leurs témoignages en voix off décrivent leur condition d’esclave à l’intérieur d’une ville qu’ils contemplent du haut de leurs constructions, sans jamais y avoir accès. L’éblouissante maestria formelle n’infirme jamais le propos mais forme la matrice du film, qui fonctionne sur une dualité constante et selon un cycle qui se répète ad nauseam : destruction/construction, horizontalité/verticalité, dedans/dehors... Avec des images hypnotiques cadrées au cordeau et une bande-son qui nous immerge dans le roulis de la cacophonie urbaine, Kalthoum touche du doigt l’absurdité de la guerre et la condition humaine dans ce qu’elle a de plus âpre.

 

 

Légèreté de surface

Dépouillé à l’extrême, Contes de Juillet résulte d’un workshop de Guillaume Brac avec des élèves du Conservatoire. Ce modeste diptyque de courts-métrages (L’amie du dimanche, suivi de Hanne et la fête nationale), réalisé en collaboration avec les comédiens, n’était pas initialement conçu pour une diffusion publique. C’est à l’initiative du producteur (Nicolas Anthomé, fondateur de Bathysphere) que cette double bill trouve son chemin vers les salles. S’inscrivant ouvertement dans le sillon des contes moraux de Éric Rohmer et du sentimentalisme alcoolisé de Hong Sang-Soo, Guillaume Brac trouve le ton doux-amer de circonstance. Le marivaudage estudiantin et la légèreté de surface y révèlent, l’air de rien, des failles sociologiques profondes et un rapport discrètement panthéiste au monde.

 

 

Au rang des déceptions plus ou moins prévisibles, England is Mine de Mark Gill se consacre à dépeindre l’adolescence pré-Smiths de Morrissey. Ni faite ni à faire, cette reconstitution de la jeunesse – et de la genèse, donc – de l’icône new wave et de sa rencontre avec le guitariste Johnny Marr est au moins aussi captivante qu’une vidéo d’aquarium. Interminable introduction au mythe en devenir, le vrai-faux biopic – qui a tout de même le mérite de se pencher sur la morne quotidienneté d’un quartier working class secoué par l’irruption du punk, plutôt que de traquer l’anecdote scabreuse – s’arrête au moment même où on se dit qu’il va commencer.

 

Fuite du temps

Saisir la nature volatile de l’amour et la fuite du temps est toujours périlleux à l’écran. L’idée de faire endosser à Casey Affleck le rôle d’un fantôme sous un drap, et de transformer l’enfantillage du déguisement en une allégorie de la perte de l’être cher était a priori casse-gueule. Pourtant, A Ghost Story de David Lowery parvient à émouvoir, malgré de chichiteux effets de mise en scène. Le vide creusé par l’absence est littéralement figuré par ce fantôme, témoin du recommencement de la vie, dans une relecture implicite de L’Aventure de Mme Muir, le chef d’œuvre de Mankiewicz. Cela se gâte avec une deuxième partie qui s’égare dans les limbes d’un sentimentalisme tire-larmes, renforcé par une calamiteuse musique émo-indé (censément être celle que produit Casey Affleck avant son décès accidentel). En cherchant à englober l’histoire de l’humanité toute entière, où passé, présent et futur se confondent, le film se perd dans les travers d’un formalisme Instagram, mâtiné de parabole métaphysico-new age à la Terrence Malick (notamment à travers un monologue grandiloquent de Will Oldham). Dommage, car réduit à l’essentiel et délesté de sa surcharge en métaphores, le film aurait été un séduisant mélodrame.

 

> Le Festival International du Film de La Roche-sur-Yon a eu lieu du 16 au 22 octobre